Chapitre 44 — Relâcher la tension

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Delphine, Barbara et Oriol sortirent du commissariat après avoir livré leur version des faits. Ils avaient raconté, autant que possible, ce qui s’était passé la veille. Un homme avait été retrouvé entièrement carbonisé, soudé à la carcasse calcinée d’une moto et à une poubelle fondue dans la chaleur de l’incendie. Une image sale, presque irréelle, de celles qui restent derrière les paupières longtemps après qu’on les a vues.

Oriol, lui, les avait couverts sans hésiter. Il avait parlé avec ce mélange d’aplomb et de froideur qui désarme les policiers comme les bureaucrates. À plusieurs reprises, il avait ponctué ses réponses de formules sèches, presque provocantes. « Secret-défense. » Puis, avec le même calme glacial, « Ça, c’était votre travail. » Il n’en fallait pas davantage pour tendre la pièce.

Le commissaire les regarda quitter son bureau sans dire un mot. Son visage n’exprimait presque rien, mais ses yeux trahissaient le reste. Il y avait chez lui un mélange confus de frustration et de soulagement. Frustration de sentir que quelque chose lui échappait, que l’essentiel se jouait hors de sa portée. Soulagement aussi, parce que cette affaire dépassait déjà le cadre de son commissariat. De toute façon, elle finirait plus haut, au niveau ministériel, là où les responsabilités se diluent et où les vérités changent de nom.

Dans le couloir, personne ne parla tout de suite. Le silence les enveloppait comme une fatigue. Ils savaient que ce type de situation se renouvellerait.

Le commissaire s’arrêta à la hauteur de l’inspecteur Podium et lui demanda :
— Qu’en pensez-vous, Podium ?
Podium lui répondit avec cet humour qu’il avait développé pour relativiser son quotidien :
— C’est l’histoire d’un agent secret, de la fille du maire et d’une Mata Hari… Vous voulez la suite ?
— Non, non, s’empressa de répondre le commissaire. Mais surveillez-les quand même, ne serait-ce que pour leur sécurité… ou au moins pour celle de la population.


L’appartement de Delphine était plongé dans une pénombre grise que même les lampes du salon ne parvenaient pas à dissiper complètement. Les volets n’étaient qu’à moitié ouverts. Dans l’air flottait cette odeur de café froid, de poussière et de fatigue qui s’installe après les nuits trop longues. Personne n’avait vraiment trouvé sa place en entrant. Barbara était restée près de la fenêtre, les bras croisés. Delphine n’avait même pas retiré sa veste. Oriol, lui, faisait les cent pas comme s’il cherchait à contenir une colère qu’il n’avait pas encore décidé de laisser sortir.

Finalement, il s’arrêta au milieu de la pièce. Il parla d’une voix maîtrisée, presque calme, ce qui chez lui était souvent le signe le plus clair qu’il était furieux.

En fin de compte, dit-il, cette affaire s’était bien passée. Du temps avait été gagné. De l’argent avait été économisé. Les institutions évitaient un scandale, une procédure interminable, des rapports qui auraient circulé de bureau en bureau avant d’être enterrés sous une pile de parapheurs. Sur le papier, tout cela pouvait presque ressembler à une réussite.

Mais il releva les yeux vers Delphine, et le ton changea.

Il ajouta qu’il aurait préféré qu’elle et Barbara ne prennent jamais de tels risques. Dans ce genre d’opération, il y avait des procédures. Des cadres. Des relais. Il aurait pu les conseiller. Il aurait pu fournir un appui logistique, du matériel, des accès, peut-être même une couverture plus solide. Il ne disait pas cela pour sauver les apparences. Il le disait avec cette sécheresse brutale des hommes qui ont trop vu pour croire encore à l’improvisation héroïque.

Delphine le coupa avant qu’il ait terminé.

Vous pensez vraiment, lança-t-elle, que rajouter de l’administratif dans cette affaire aurait permis de la clore rapidement ?

Sa voix n’était pas haute. Elle était pire que cela. Tranchante, tendue, chargée d’une ironie froide qui transformait chaque mot en accusation. Oriol pivota vers elle. Son visage se referma presque aussitôt. Barbara vit le mouvement dans ses épaules, dans sa mâchoire, dans cette manière qu’il avait de se tenir parfaitement immobile juste avant d’exploser.

Delphine, elle, ne recula pas. Elle soutenait son regard avec une dureté nouvelle, comme si la fatigue avait consumé le peu de prudence qu’il lui restait. Entre eux, la pièce sembla soudain trop étroite.

Barbara s’interposa presque instinctivement. Littéralement. Elle se plaça entre eux avant même d’avoir réfléchi, comme si son corps avait compris avant son esprit que quelques secondes de plus suffiraient à faire basculer la scène. La tension était devenue physique, épaisse, presque visible. Elle pouvait sentir la colère d’Oriol derrière son épaule et celle de Delphine devant elle, deux blocs compacts prêts à se heurter.

Personne ne parla pendant quelques secondes.

Puis Barbara dit, d’une voix basse, qu’ils étaient tous encore vivants, ce qui, vu les circonstances, relevait déjà de l’exploit. Ce n’était ni une plaisanterie ni une tentative d’apaisement. C’était un constat.

Oriol détourna enfin les yeux. Il passa une main sur son visage, comme pour effacer la fatigue, ou la rage. Quand il reprit la parole, sa voix était plus sourde.

Ce n’est pas la réussite qui m’inquiète, dit-il. C’est la prochaine fois.


Le téléphone de Barbara vibra dans la poche de sa veste au moment précis où le silence recommençait à peser sur l’appartement. Elle jeta un coup d’œil à l’écran, murmura qu’elle prenait ça dehors, puis sortit dans le couloir, refermant la porte derrière elle avec précaution.

C’était Alex.

Sa voix, dès le premier mot, fut d’une froideur presque méthodique. Il appelait pour prendre des nouvelles, mais Barbara comprit immédiatement qu’il ne s’agissait pas vraiment d’elle. Pas au fond. S’il avait décroché son téléphone, c’était avant tout pour les filles. Pour savoir à quelle heure elle passerait, si tout était prévu. Il y avait dans chacune de ses phrases une distance contrôlée, une façon de rester correct sans rien céder d’autre.

Il n’avait visiblement toujours pas digéré la tromperie de Barbara.

Elle s’était appuyée contre le mur du couloir, les yeux fixés sur le carrelage usé, et elle ne lui en voulut pas. Pas vraiment. Elle savait trop bien ce qu’elle lui avait laissé. La méfiance. L’humiliation. Peut-être pire encore, cette impression d’avoir été tenu à l’écart de la vérité pendant trop longtemps. Elle devait lui laisser du temps. C’était la seule chose honnête à faire. Avec un peu de chance, un jour, il finirait peut-être par lui pardonner.

Un double appel s’afficha soudain sur l’écran.

Son père.

Barbara attendit qu’Alex ait terminé, puis elle le remercia pour son appel avec une douceur retenue. Elle précisa qu’elle passerait plus tard pour récupérer les filles. Il répondit quelque chose de bref, presque neutre, puis la ligne se coupa.

Elle bascula aussitôt sur le second appel.

Allô, papa. Je dis au revoir à Delphine et je te suis après.

La voix de son père, plus chaleureuse, plus directe, eut sur elle un effet immédiat. Comme si, l’espace d’une seconde, le sol redevenait stable. Elle raccrocha, resta immobile un instant, puis inspira profondément avant de revenir vers le salon.

Quand elle ouvrit la porte, elle vit une scène à laquelle elle ne s’attendait pas.

Delphine et Oriol étaient enlacés contre le mur, comme si tout ce qui s’était accumulé entre eux depuis des heures, ou peut-être depuis bien plus longtemps, avait fini par céder d’un seul coup. Ils s’embrassaient avec une intensité silencieuse, presque brutale, mais débarrassée de violence. Leurs corps s’étaient enfin accordés là où, quelques minutes plus tôt, tout annonçait l’affrontement. La tension n’avait pas disparu. Elle avait simplement changé de forme.

Un large sourire se dessina sur le visage de Barbara.

Pour la première fois depuis longtemps, quelque chose se relâchait dans le bon sens.

Elle resta sur le seuil sans faire de bruit, observant cette trêve inattendue avec une tendresse fatiguée. Il y avait dans cette image quelque chose d’absurde, presque déplacé, au milieu du chaos qu’ils traversaient. Et pourtant, c’était peut-être la chose la plus humaine qu’elle avait vue de toute la journée.

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Chapitre 1 – L’Attente
Chapitre 2 – Le Retour à la Basse Ville
Chapitre 3 – Ce que dissimule le sol
Chapitre 4 – L’ombre ne meurt jamais
Chapitre 5 – Le feu de La Garde
Chapitre 6 – Trois types biens
Chapitre 7 – Déconstructions
Chapitre 8 — L’envers du décor
Chapitre 9 — Les eaux troubles de Saint-Mandrier
Chapitre 00 – La boutique et la rencontre
Chapitre 10 – Je m’occupe de tout
Chapitre 11 — Derrière le Sourire de Delphine
Chapitre 12 — L’épouse de M. Louis
Chapitre 13 — La chute de Mathieu
Chapitre 14 — Partie remise
Chapitre 15 — Le tambour
Chapitre 16 — Les ombres du matin
Chapitre 17 — De Font-Pré à Saint-Musse
Chapitre 18 — Les rubalises jaunes
Chapitre 19 — La rivière des Amoureux
Chapitre 20 — Échapper à la boue
Chapitre 21 — Les empreintes
Chapitre 22 — Elle rôde dans La Rode
Chapitre 23 — Aux genoux des égouts
Chapitre 24 — Macabre covoiturage
Chapitre 25 — Un bus c’est dur !
Chapitre 26 — Urgence à Saint-Musse
Chapitre 27 — Fuite hors sol
Chapitre 28 — Barbara balade
Chapitre 29 — Un caoua avec Barbara
Chapitre 30 — Barbaravatar
Chapitre 31 — Barbara spécial
Chapitre 32 — Probablement
Chapitre 33 — Les c***, ça ose tout !
Chapitre 34 — L’écoquartier
Chapitre 35 — La clochette
Chapitre 36 — Le téléphone
Chapitre 37 — A quatre dans le 4×4
Chapitre 38 — Et la honte disparu
Chapitre 39 — Les monstres
Chapitre 40 — La chasse est ouverte
Chapitre 41 — A fond à Font-Pré
Chapitre 42 — Deux-rooues
Chapitre 43 — Déclarer sa flamme
Chapitre 44 — Relâcher la tension

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