Votre feuilleton, offert par Titan-Informatique, Assistance aux particuliers et entreprises
Delphine se pencha en avant, les coudes sur la table, le visage fermé.
— Tout se joue à Font-Pré, dit-elle. Si on veut comprendre ce qui relie les victimes, c’est là qu’il faut retourner. Pas demain. Maintenant.
Barbara secoua la tête, déjà sur la défensive.
— Avec quoi ? Je n’ai plus de voiture. Alex a gardé la mienne.
Delphine haussa les épaules, comme si l’obstacle n’avait aucune importance.
— Ce n’est pas un problème. Monsieur Louis sera sûrement ravi d’apprendre que sa voiture aura servi à résoudre cette affaire.
Barbara la fixa, les yeux grands ouverts. Pendant une seconde, elle se demanda si Delphine n’avait pas perdu le peu de prudence qu’il leur restait. Prendre la voiture de leur patron sans autorisation relevait moins de l’emprunt que du suicide professionnel.
— Tu es devenue folle, souffla-t-elle. Tu te rends compte de ce que tu dis ?
Delphine soutint son regard sans ciller.
— Oui. Et franchement, ce n’est pas très grave, comparé à ce que ce type a déjà fait. Si on a une chance de le mettre hors d’état de nuire, je me moque éperdument de la voiture de Louis.
Le silence retomba entre elles, lourd, compact. On n’entendait plus que le bourdonnement du néon au-dessus du bureau et, au loin, un scooter qui remontait la rue. Barbara passa une main sur son visage. Elle avait cette expression de quelqu’un qui cherchait encore une raison valable de dire non, alors qu’elle savait déjà qu’elle partirait.
— Et Oriol ? demanda-t-elle enfin. On ne devrait pas le prévenir, au cas où ?
Delphine hésita. Pas longtemps. Juste assez pour que Barbara comprenne qu’elle avait déjà envisagé la question et qu’elle n’aimait pas la réponse.
— Si on le prévient, il voudra des explications. Puis des preuves. Puis il appellera quelqu’un. Et dans une heure, Font-Pré sera plein de monde, de gyrophares et de types incapables de voir ce qu’ils ont sous les yeux.
— Ou alors il nous évitera de nous faire tuer.
Delphine laissa échapper un rire bref, sans joie.
— Peut-être. Mais je crois surtout qu’il nous empêchera d’avancer.
Barbara détourna les yeux vers la fenêtre. Dehors, le ciel avait cette couleur sale des fins d’après-midi où la ville semblait retenir son souffle. Font-Pré!
— Et si tu te trompes ? demanda-t-elle.
— Alors on reviendra avec une voiture et un patron furieux, répondit Delphine. Mais si j’ai raison, on est peut-être à quelques heures de comprendre ce que personne n’a encore voulu voir.
Barbara resta immobile encore quelques secondes. Puis elle attrapa sa veste posée sur le dossier de la chaise.
— J’espère vraiment que tu as raison.
Delphine se redressa, déjà tournée vers la porte.
— Non, dit-elle. Tu espères que j’ai tort. Parce que si j’ai raison, ça veut dire que tout ça est encore pire que ce qu’on imaginait.
Barbara ne répondit pas. Elle la suivit dans le couloir, avec au ventre cette sensation glaciale qui ne trompait jamais. Celle qui annonçait qu’elles avaient, elles et l’ensemble des personnes travaillant sur cette affaire, le coupable sous les yeux, à portée de main — et que c’était leur incompétence qui avait permis au tueur de sévir si longtemps.
Monsieur Louis les croisa au moment précis où elles atteignaient la porte.
Il tenait entre ses mains un cutter, un bordereau froissé et cette expression lasse des commerçants qui savent déjà qu’on va leur demander quelque chose qu’ils n’ont pas le temps de faire eux-mêmes.
— Ah, vous tombez bien, dit-il. J’ai reçu les cartons de cartes postales. Vous pouvez venir me donner un coup de main pour les ranger derrière ?
Delphine ne ralentit même pas.
— Non.
Elle continua d’avancer, laissant Monsieur Louis immobile au milieu du passage, comme si la réponse avait mis quelques secondes à parvenir jusqu’à son cerveau. Barbara, elle, eut un vague mouvement de recul, un reste d’éducation ou de culpabilité, peut-être les deux. Mais Delphine était déjà dehors, et elle finit par lui emboîter le pas.
L’air de la rue était plus froid qu’elle ne l’avait imaginé. Le soleil brillait derrière les façades et projetait sur les vitrines une lumière pâle, presque métallique. Elles traversèrent le trottoir jusqu’à la voiture de Monsieur Louis, une Micra rouge garée un peu de travers entre un utilitaire blanc cabossé et un vieux scooter couvert de poussière.
Delphine s’arrêta net.
— Merde.
Barbara la regarda.
— Quoi ?
Delphine fouilla dans les poches de sa veste, puis dans son sac, avec des gestes de plus en plus brusques.
— La clé.
Un silence.
— Ne me dis pas qu’on a oublié la clé.
Delphine leva vers elle un regard agacé.
— On a oublié la clé.
Barbara ferma les yeux une seconde. À cet instant précis, tout leur plan prenait la forme exacte de ce qu’il était sans doute depuis le début : une très mauvaise idée soutenue par de très mauvaises décisions.
— Tu veux que j’y aille ? demanda-t-elle.
— Non. Reste là.
Delphine fit demi-tour sans attendre de réponse et repartit vers le magasin à grands pas, disparaissant derrière la porte vitrée. Barbara demeura seule sur le trottoir, à côté de la voiture de leur patron.
L’utilitaire blanc stationné juste à côté attira malgré elle son attention. Un modèle banal, sans logo, sale, avec quelques coups visibles sur les ailes et une portière latérale rayée sur toute sa longueur. Le genre de véhicule qu’on oublie aussitôt après l’avoir vu. Ou qu’on ne remarque jamais. Elle observa les vitres, trop opaques pour laisser distinguer l’intérieur. Une sensation diffuse, impossible à formuler, remonta le long de son dos.
Elle recula d’un pas.
La rue paraissait calme, presque vide. Trop calme. Au bout de quelques secondes, la porte du magasin s’ouvrit de nouveau et Delphine reparut, les clés à la main, le souffle à peine plus court.
— Alors ? demanda Barbara en ouvrant la portière. Il n’a pas été trop difficile à convaincre ?
Delphine s’installa derrière le volant avec un calme presque insolent.
— Non. Il croit qu’on revient l’aider dans deux minutes.
Barbara la fixa.
— Tu lui as dit ça ?
— Pas exactement. Je lui ai dit : “On arrive.” Ce qui, techniquement, reste une formule très souple.
Barbara soupira et boucla sa ceinture.
— Un jour, ça va très mal finir.
— Oui, dit Delphine en démarrant. Mais pas aujourd’hui, si on fait les choses correctement.
La voiture s’extirpa du stationnement dans un crissement discret. Delphine jeta un coup d’œil dans le rétroviseur, puis s’engagea dans la rue sans un mot pendant quelques secondes. Elle avait déjà ce visage fermé qu’elle prenait quand son esprit allait plus vite que le reste.
Elle remarqua tout de même le scooter avec deux jeunes qu’elle venait de croiser.
Merde, les deux petits cons, lâcha-t-elle.
— Il faut qu’on arrête d’improviser, finit par dire Barbara, qui ne les avait pas remarqués.
— On n’improvise pas. On ajuste.
— La nuance m’échappe.
Delphine ignora la remarque et accéléra, un œil dans le rétroviseur.
— Font-Pré est trop grand pour être fouillé au hasard. Si on veut identifier où le tueur se planque, il faut raisonner autrement.
Barbara se tourna vers elle.
— C’est-à-dire ?
— C’est un écoquartier. Donc il y a des zones de circulation douce, des parkings mutualisés, des halls sécurisés, des locaux techniques, des sous-sols, des accès de service. Un type discret peut s’y fondre facilement, à condition de connaître la logique du lieu. Il nous faut une méthode de ratissage, pas une promenade.
Barbara acquiesça malgré elle. Quand Delphine parlait ainsi, froide, précise, presque clinique, on oubliait facilement le chaos qu’elle traînait derrière chacune de ses décisions.
— D’accord. On commence par quoi ?
— On découpe le quartier en secteurs. Les immeubles récents, les parkings, les rez-de-chaussée commerciaux, les zones encore en chantier. Ensuite, on cherche ce qui permettrait à quelqu’un de voir sans être vu, de circuler sans attirer l’attention, et surtout de stocker quelque chose.
Barbara sentit son estomac se contracter.
— “Quelque chose” ?
Delphine garda les yeux sur la route.
— Ou quelqu’un.
Le mot resta suspendu dans l’habitacle.
— Et Oriol ? demanda Barbara au bout d’un moment. On le prévient quand ?
— Quand on a assez pour qu’il soit obligé de nous écouter.
— Ou assez pour qu’il débarque avec une équipe.
— Voilà.
Barbara regardait défiler les façades grises, les ronds-points et les panneaux de direction. Dans sa tête, l’utilitaire blanc revenait sans cesse, avec sa banalité presque agressive, et cette impression persistante d’avoir aperçu quelque chose à l’intérieur.
Elle hésita, puis prit la parole
— À côté de la voiture de Louis, il y avait un fourgon blanc.
Delphine lui lança un bref regard.
— Et ?
— Rien. Enfin… je ne sais pas. Il était garé juste là.
— À Toulon, ça décrit au moins trois cents véhicules.
— Je sais.
Delphine hocha la tête.
— Mais tu l’as remarqué.
Barbara regarda devant elle.
— Oui.
La voiture prit la direction de Font-Pré. Au loin, les immeubles neufs commençaient déjà à se découper dans la lumière de fin de jour, masses propres et silencieuses, trop ordonnées pour être honnêtes.
La petite voiture rouge s’immobilisa au feu, dans un grincement léger. Delphine garda les deux mains sur le volant, le dos droit, le regard en mouvement. Elle observait tout : les vitrines éteintes, les silhouettes sur le trottoir, les reflets dans les rétroviseurs, cette manière qu’a parfois une rue de changer d’atmosphère une seconde avant qu’il ne se passe quelque chose.
Puis elle le vit.
Derrière elles, un véhicule remontait la file avec un seul phare allumé. D’abord une lueur instable, presque fantomatique, puis une masse plus nette dans le miroir. Un scooter, sans doute. Ou quelque chose d’assez léger pour se faufiler entre les voitures et assez rapide pour les rejoindre sans difficulté.
Delphine plissa les yeux.
— Barbara, dit-elle d’une voix basse, sans quitter le rétroviseur, je crois qu’on va avoir un peu d’animation d’ici très peu de temps.
Barbara tourna légèrement la tête, tendue d’un coup.
— Qu’est-ce que tu vois ?
— Derrière nous. Un deux-roues, probablement. Et une façon de rouler qui ne me plaît pas.
Le feu était toujours rouge. Trop long. Toujours trop long dans ces moments-là. Delphine sentit cette tension familière lui remonter dans les bras, jusque dans la nuque. Pas encore le danger. Juste son annonce. Ce bref instant où tout semble encore normal, alors que plus rien ne l’est vraiment.
Barbara se retourna à demi, assez pour apercevoir elle aussi la lumière vacillante qui approchait.
— Tu crois que c’est eux ?
Delphine eut un sourire froid, sans la moindre joie.
Au même moment, le véhicule arriva à leur hauteur dans un grondement lourd, immédiatement reconnaissable. Ce n’était pas le vrombissement nerveux et aigu d’un scooter. C’était plus grave, plus massif, plus dense. Une moto de grosse cylindrée.
La silhouette qui surgit à côté d’elles n’avait rien non plus de celle d’un gamin venu jouer les guetteurs. L’homme était seul, large d’épaules, solidement campé sur sa machine. Une Harley-Davidson. Pas l’ombre d’un des deux petits cons qu’elles avaient craint de voir réapparaître.
Delphine relâcha l’air qu’elle retenait sans même s’en être rendu compte. À côté d’elle, Barbara eut presque le même mouvement, un bref affaissement des épaules, comme si la peur venait enfin de desserrer son étreinte.
La Harley resta une seconde à leur niveau, moteur battant comme un cœur de métal, puis son pilote tourna légèrement la tête dans leur direction sans vraiment les regarder. Le feu passa au vert. Dans un rugissement sec, la moto bondit en avant et les laissa sur place, avalant la rue en quelques secondes.
Barbara posa une main sur sa poitrine.
— J’ai cru que c’était eux.
Delphine garda les yeux fixés sur la route devant elle.
— Moi aussi.
Elle enclencha la première avec un calme retrouvé, mais seulement en apparence.
— Ce qui est rassurant, dit Barbara.
— Non, répondit Delphine en redémarrant. Ce qui aurait été rassurant, c’est qu’on arrête de voir des menaces partout.
Barbara tourna vers elle un regard fatigué.
— Tu crois qu’on en est encore là ?
Delphine ne répondit pas tout de suite. La petite voiture rouge s’engagea dans le carrefour pendant que, loin devant, le grondement de la Harley s’effaçait déjà dans la circulation.
— Non, dit-elle enfin. Je crois justement qu’on a raison d’avoir peur.
Votre feuilleton, offert par Titan-Informatique, Assistance aux particuliers et entreprises
Chapitre 1 – L’Attente
Chapitre 2 – Le Retour à la Basse Ville
Chapitre 3 – Ce que dissimule le sol
Chapitre 4 – L’ombre ne meurt jamais
Chapitre 5 – Le feu de La Garde
Chapitre 6 – Trois types biens
Chapitre 7 – Déconstructions
Chapitre 8 — L’envers du décor
Chapitre 9 — Les eaux troubles de Saint-Mandrier
Chapitre 00 – La boutique et la rencontre
Chapitre 10 – Je m’occupe de tout
Chapitre 11 — Derrière le Sourire de Delphine
Chapitre 12 — L’épouse de M. Louis
Chapitre 13 — La chute de Mathieu
Chapitre 14 — Partie remise
Chapitre 15 — Le tambour
Chapitre 16 — Les ombres du matin
Chapitre 17 — De Font-Pré à Saint-Musse
Chapitre 18 — Les rubalises jaunes
Chapitre 19 — La rivière des Amoureux
Chapitre 20 — Échapper à la boue
Chapitre 21 — Les empreintes
Chapitre 22 — Elle rôde dans La Rode
Chapitre 23 — Aux genoux des égouts
Chapitre 24 — Macabre covoiturage
Chapitre 25 — Un bus c’est dur !
Chapitre 26 — Urgence à Saint-Musse
Chapitre 27 — Fuite hors sol
Chapitre 28 — Barbara balade
Chapitre 29 — Un caoua avec Barbara
Chapitre 30 — Barbaravatar
Chapitre 31 — Barbara spécial
Chapitre 32 — Probablement
Chapitre 33 — Les c***, ça ose tout !
Chapitre 34 — L’écoquartier
Chapitre 35 — La clochette
Chapitre 36 — Le téléphone
Chapitre 37 — A quatre dans le 4×4
Chapitre 38 — Et la honte disparu
Chapitre 39 — Les monstres
Chapitre 40 — La chasse est ouverte
Chapitre 41 — A fond à Font-Pré
Chapitre 42 — Deux-rooues
Chapitre 43 — Déclarer sa flamme
Chapitre 44 — Relâcher la tension
