Chapitre 32 — Probablement

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Delphine était arrivée tôt, avant que le Cours Lafayette ne s’ébroue vraiment. Elle aimait ce moment suspendu, quand la ville appartenait encore aux travailleurs matinaux et aux rares touristes descendus, un peu hagards, du dernier mastodonte de croisière amarré dans la rade. Elle servait cafés et journaux avec une précision presque mécanique, le sourire en place — pas un sourire forcé, non, un sourire fonctionnel. Dans le commerce, c’était une armure.

Vers neuf heures, Monsieur Louis arriva à son tour. Il posa son café sur le comptoir, observa un instant la scène comme on observe une mer familière, puis lança, l’air de rien :

— Alors Delphine… ça avance, votre enquête sur le tueur d’infirmières ?

Elle ne leva pas les yeux tout de suite. Elle rangeait des paquets, encaissait, rendait la monnaie. Quand elle répondit, sa voix était calme, presque légère.

— Non. Il n’y a rien qui matche.

Elle marqua une pause, juste le temps de sourire à un client, puis reprit :

— J’ai épluché des tonnes de documents. J’ai rencontré l’ensemble du staff de la Cardio 5 de l’époque. Médecins, infirmiers, cadres, intérimaires. Rien. Pas la moindre anomalie exploitable. Pas une piste qui tienne plus de dix minutes.

À cet instant précis, Barbara entra dans le tabac.
— Salut, Monsieur Louis.

Sans attendre, elle passa derrière le comptoir, se glissant naturellement dans le rythme, comme si elle n’avait jamais quitté sa place. Elle attrapa la machine à café, servit un habitué, puis se tourna vers Delphine.

— Tu as vu toutes les possibilités ?

Delphine hocha la tête, méthodique, presque professorale malgré elle.

— Toutes. Les conflits internes, les dossiers disciplinaires, les divorces, les dettes, les maladies psy, les mutations forcées, les rancœurs professionnelles, les erreurs médicales étouffées. J’ai même remonté les cercles familiaux quand c’était possible.
Elle haussa légèrement les épaules.
— Je crois que j’ai tout vu.

Barbara l’observa un court instant. Son visage ne trahissait rien, ni doute ni contradiction. Elle se contenta de répondre, en reposant une tasse sur le comptoir :

— Probablement.

Le mot resta suspendu entre elles, plus lourd qu’il n’y paraissait. Monsieur Louis but une gorgée de café sans commenter. Le marché, dehors, continuait de hurler sa vie. Et derrière le comptoir, quelque chose venait de se refermer — ou peut-être de s’ouvrir, sans que personne ne sache encore dans quel sens.


Probablement !

Le mot jaillit de la bouche de Delphine avec une avidité presque joyeuse. Elle se figea une fraction de seconde, les yeux brillants, puis éclata d’un rire bref, sec, comme une pièce qui tombait enfin à sa place.

— Je suis bête… des fois.

Barbara la regarda, surprise. Ce n’était pas un rire de soulagement, mais celui qui précède une bascule.

Delphine ôta son tablier d’un geste rapide, le plia avec un soin excessif et le posa sur le comptoir. Puis elle se tourna vers Monsieur Louis.

— Je monte. Je reprendrai à quatorze heures.

Monsieur Louis leva les yeux de sa caisse, fronça les sourcils.

— Comment ça, vous reprenez à quatorze heures ? Ce n’est pas vous qui décidez de vos horaires.

Delphine le fixa. Un large sourire, franc, presque enfantin, étira son visage.

— Probablement.

Elle contourna le comptoir, attrapa son sac.

— Quand on a exploré toutes les pistes probables et que rien ne donne… la solution devient forcément improbable.

Elle marqua un temps, juste assez long pour savourer l’instant.

— Élémentaire, mon cher Monsieur Louis.

Puis, déjà en direction de l’escalier :

— Bises à tous.

Barbara resta immobile derrière le comptoir, la tasse encore chaude entre les mains. Elle connaissait ce regard. Ce n’était pas celui de l’improvisation, ni même de l’intuition brute. C’était pire.
C’était celui d’une femme qui venait de comprendre… et qui savait exactement où chercher maintenant.

Monsieur Louis souffla, plus pour lui-même que pour les autres :

— J’aime pas quand elle fait ça.

Barbara esquissa un sourire nerveux.

— Moi non plus.

À l’étage, Delphine monta les marches deux par deux. Dans sa tête, les profils s’effaçaient, les certitudes se dissipaient. Les victimes n’étaient plus de simples statistiques, mais des conséquences réelles.

Elle ouvrit la porte de son appartement, déjà ailleurs.

L’improbable venait d’entrer en scène.


Après avoir passé l’après-midi à ruminer son impatience, Delphine s’était replongée dans les dossiers de l’enquête, comme on se laisse engloutir par un bain chaud et réconfortant : avec plaisir, mais avec méthode. Les dossiers s’étalaient sur la table basse, classés par couleurs, dates, services hospitaliers. En fond, un vieux morceau de jazz tournait en boucle, quelque chose de feutré, de lent, qui donnait l’illusion que le temps obéissait encore à des règles simples.
À sa droite, un thé froid qu’elle venait de réchauffer… et d’oublier. Pour la troisième fois.

Quand le bruit monta du rez-de-chaussée, elle crut d’abord à une hallucination auditive, un reste de saxophone mal digéré. Puis il se répéta : métallique, irrégulier, maladroit. Delphine leva les yeux vers l’horloge. 3 h 33.

Elle coupa la musique. Le silence retomba, lourd, presque agressif. Elle enfila ses mules d’intérieur et descendit l’escalier sans allumer, chaque marche avalée avec précaution. Le bruit venait clairement de la porte du tabac. Quelqu’un forçait.

Arrivée derrière le comptoir, elle attrapa la télécommande de l’alarme. Un pas encore. Elle se pencha légèrement et vit leurs silhouettes à travers la vitre : deux jeunes hommes casqués, nerveux, un pied-de-biche mal tenu, s’acharnant sur le rideau métallique. Ils juraient, se houspillaient, manifestaient cette agitation brouillonne propre à ceux qui n’ont jamais vraiment réfléchi aux conséquences.

Ils ne la virent pas quand elle ouvrit la porte.

— Vous ne pensez pas qu’un rideau comme celui-ci est conçu pour résister à un simple pied-de-biche ?

Sa voix claqua dans la nuit.

Les deux hurluberlus firent un bond en arrière, surpris comme des gamins pris la main dans le pot de confiture. Quand ils distinguèrent Delphine, en pyjama, parfaitement calme, leur surprise se mua en agressivité. Les insultes fusèrent, épaisses, sans imagination. Ils la menacèrent, la sommèrent d’ouvrir, promirent des représailles aussi floues que ridicules.

Delphine inclina légèrement la tête.

— Vous devriez partir tranquillement, dit-elle. Sinon, vous allez courir.

Ils rirent. Trop fort. Trop vite.

Alors Delphine alluma l’enseigne du magasin.

La lumière blanche inonda le trottoir, les exposa comme des figurants ratés. Il n’y eut pas de bravade supplémentaire. Les deux pieds nickelés détalèrent aussitôt, pris d’une panique soudaine, oubliant leur outil mal utilisé sur le sol.

Delphine referma la porte après avoir ramassé le pied-de-biche, qu’elle posa soigneusement derrière le comptoir. Puis elle éteignit l’enseigne.

En remontant l’escalier, elle jeta un dernier regard vers la rue vide.
La nuit venait de lui rappeler une chose essentielle : pendant qu’elle cherchait l’improbable, quelqu’un, quelque part, testait déjà ses défenses.

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Chapitre 1 – L’Attente
Chapitre 2 – Le Retour à la Basse Ville
Chapitre 3 – Ce que dissimule le sol
Chapitre 4 – L’ombre ne meurt jamais
Chapitre 5 – Le feu de La Garde
Chapitre 6 – Trois types biens
Chapitre 7 – Déconstructions
Chapitre 8 — L’envers du décor
Chapitre 9 — Les eaux troubles de Saint-Mandrier
Chapitre 00 – La boutique et la rencontre
Chapitre 10 – Je m’occupe de tout
Chapitre 11 — Derrière le Sourire de Delphine
Chapitre 12 — L’épouse de M. Louis
Chapitre 13 — La chute de Mathieu
Chapitre 14 — Partie remise
Chapitre 15 — Le tambour
Chapitre 16 — Les ombres du matin
Chapitre 17 — De Font-Pré à Saint-Musse
Chapitre 18 — Les rubalises jaunes
Chapitre 19 — La rivière des Amoureux
Chapitre 20 — Échapper à la boue
Chapitre 21 — Les empreintes
Chapitre 22 — Elle rôde dans La Rode
Chapitre 23 — Aux genoux des égouts
Chapitre 24 — Macabre covoiturage
Chapitre 25 — Un bus c’est dur !
Chapitre 26 — Urgence à Saint-Musse
Chapitre 27 — Fuite hors sol
Chapitre 28 — Barbara balade
Chapitre 29 — Un caoua avec Barbara
Chapitre 30 — Barbaravatar
Chapitre 31 — Barbara spécial
Chapitre 32 — Probablement
Chapitre 33 — Les c***, ça ose tout !
Chapitre 34 — L’écoquartier
Chapitre 35 — La clochette
Chapitre 36 — Le téléphone

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