Chapitre 42 — Deux-rooues

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La Micra rouge finit par trouver une place sur un petit parking en retrait, coincé entre deux immeubles aux façades lisses, encore marquées par l’anonymat des constructions récentes. Delphine coupa le moteur sans un mot. Barbara, elle, resta une seconde les mains sur ses genoux, comme si sortir de la voiture revenait à franchir une ligne invisible.

Barbara tourna la tête vers Delphine, les traits durcis par l’incompréhension.

— Mais qui est ce Christophe Lemmel pour se comporter ainsi ?

Delphine garda les yeux fixés droit devant elle encore une seconde, comme si mettre des mots sur cet homme revenait déjà à lui céder un peu trop de terrain. Puis elle répondit d’une voix sèche, sans détour.

— Un type qui s’est fabriqué à l’envers.

Elle inspira lentement avant de poursuivre.

— Au départ, c’était un musicien. Un gars de l’Est de la France, bassiste, ou quelque chose dans ce genre, qui a traîné dans un groupe de reggae. Le genre de parcours qui pourrait presque sembler banal si on s’arrêtait là.

Barbara fronça les sourcils sans rien dire. Delphine reprit, plus froide encore.

— Puis, au fil des rencontres, il a glissé. D’abord vers le hard rock, dans les pays de l’Est. Pas comme une évolution musicale naturelle. Plutôt comme on entre dans une pièce plus sombre sans jamais se demander pourquoi on y reste.

Elle marqua une pause, brève, nerveuse.

— Et il a fini bassiste dans un groupe néonazi. Là, au moins, les choses devenaient claires. Ce n’était plus seulement une affaire de musique, ni même de fréquentations douteuses. C’était une trajectoire. Une façon de se rapprocher, étape après étape, d’un monde où la brutalité finit par servir de langage commun.

Barbara serra les mâchoires.

— Et cette folie ?

Delphine hocha légèrement la tête.

— D’après ce que j’ai compris, il a voyagé à plusieurs reprises en Russie. C’est là-bas, à mon avis, qu’il a affiné certains aspects de sa personnalité — pas la musique, non, mais le reste : l’art d’écraser les autres, de repousser les limites et de s’estimer au-dessus de toute règle.

Le silence retomba entre elles quelques secondes. Un silence lourd, compact, presque plus inquiétant que les mots.

— Donc on a affaire à un sale type qui s’est donné une esthétique avant de se trouver une idéologie, dit Barbara.

— Non, répondit Delphine. Pire que ça. On a affaire à quelqu’un qui a transformé son parcours en justification.

Elle tourna enfin les yeux vers Barbara.

— Et les hommes comme lui finissent toujours par croire que tout leur est dû. La peur des autres. Le silence. L’impunité.

Elles descendirent et laissèrent le véhicule là, modeste tache rouge dans un décor de béton clair, de haies taillées trop nettes et de silence mal réparti. Font-Pré avait cette logique froide des quartiers pensés sur plan, avec ses allées propres, ses angles morts élégants, ses passages censés rassurer et qui donnaient surtout envie de vérifier ce qui s’y trouvait hors champ.

Pendant vingt minutes, elles sillonnèrent les rues et les cheminements piétons sans rien relever d’assez solide pour être retenu. Quelques fenêtres entrouvertes, des vélos attachés à la hâte, une odeur de lessive dans un hall, des voix étouffées derrière des murs. Rien. Rien d’autre que cette impression de tourner autour d’un mécanisme invisible.

Delphine s’arrêta au pied d’un bâtiment un peu plus haut que les autres et leva les yeux vers les étages.

— Il faut prendre de la hauteur.

Barbara tourna la tête vers elle, méfiante.

— Pardon ?

— Si on arrive à entrer dans un immeuble et à monter, on verra peut-être mieux. D’en bas, on ne voit que ce qu’on nous laisse voir.

Barbara fronça les sourcils. Elle regarda autour d’elle, les accès sécurisés, les digicodes, les vitrages ternes derrière lesquels on ne distinguait presque rien.

— Je ne vois pas bien en quoi ça va nous aider.

Delphine ne répondit pas tout de suite. Son regard glissait déjà d’un balcon à l’autre, d’un escalier de secours à une terrasse commune, comme si elle assemblait mentalement une carte que personne d’autre ne voyait.

— Parce qu’un type qui veut observer sans être vu pense en hauteur. Pas en rez-de-chaussée.

Barbara expira lentement, lasse plus que convaincue.

— Très bien. De toute façon, on n’a encore rien vu jusqu’ici. Alors je te suis.

Delphine continua d’observer les bâtiments une poignée de secondes encore. Puis quelque chose changea dans son expression. Pas un doute franc. Plutôt un réajustement brutal, comme lorsqu’une idée en chasse une autre parce qu’elle est plus efficace, ou plus dangereuse.

— Non, dit-elle enfin. On fait autrement.

Barbara croisa les bras.

— Tu viens de décider ça à l’instant, c’est ça ?

— Oui. Si on reste ensemble, on avance trop lentement.

Elle désigna d’un mouvement du menton les immeubles.

— Moi, je m’occupe des bâtiments. Les halls, les cages d’escalier. Toi, tu prends les ruelles. Tu regardes les recoins, les traces de passage.

Barbara la fixa quelques secondes, partagée entre l’agacement et une inquiétude.

— Et bien sûr, tu considères que se séparer dans un quartier où on traque possiblement un tueur est une excellente idée.

Delphine soutint son regard avec ce calme dur qui, chez elle, remplaçait souvent la prudence.

— Non. Je considère que c’est une mauvaise idée nécessaire.

Le vent s’engouffra entre les immeubles, soulevant un papier gras qui roula jusqu’à une bouche d’évacuation. Au loin, une porte claqua. Barbara tourna la tête vers la ruelle qu’on lui assignait déjà malgré elle. Elle avait soudain l’impression très nette que le quartier les regardait.

— Et si l’une de nous tombe sur quelque chose ?

— Tu m’appelles. Immédiatement. Tu ne joues pas les héroïnes.

Barbara eut un sourire bref, sans chaleur.

— C’est presque touchant de t’entendre dire ça.

Delphine ne releva pas.

— Dans vingt minutes, on se retrouve ici. Pas vingt-cinq. Pas trente. Vingt.

Barbara hocha la tête. Puis elle partit vers les ruelles, les épaules tendues, tandis que Delphine se dirigeait vers les bâtiments avec la raideur volontaire de quelqu’un qui refuse de laisser une seconde de battement au doute.


Delphine pénétra dans le premier immeuble par une porte mal refermée, poussa le battant du bout des doigts et s’engouffra dans la cage d’escalier. L’odeur de peinture froide, de poussière propre et de lessive bon marché lui sauta au visage. Elle leva les yeux vers les étages, puis commença à monter, rapidement, sans bruit, une main glissant parfois sur la rampe métallique pour garder l’équilibre.

De son côté, Barbara resta quelques secondes immobile au milieu de l’allée, à regarder les lignes du quartier comme si elle essayait d’en comprendre la respiration. Commencer par le centre n’aurait servi à rien, pensa-t-elle. Mieux valait contourner Font-Pré, en suivre les coutures, les marges, les zones de retrait où se logeaient les détails qu’on ne voyait jamais au premier passage.

Elle s’engagea donc sur le côté du quartier, d’un pas soutenu, les épaules légèrement en avant. Chaque ruelle, chaque passage entre deux bâtiments, chaque renfoncement derrière une haie ou un local technique méritait un coup d’œil. Elle observait les angles, les traces de pneus, les accès condamnés, les portes de service, tout ce qui pouvait raconter une présence sans la montrer vraiment.

Pendant ce temps, Delphine continuait de grimper. Un étage. Puis deux. Puis quatre. À mesure qu’elle montait, le bâtiment semblait se vider de toute présence humaine, comme si les habitants s’étaient retirés du monde pour lui laisser la place à ce face-à-face avec le béton, le silence et son intuition. Au dernier palier, elle trouva une porte métallique donnant accès au toit. Fermée, mais mal verrouillée.

Elle força à peine. La porte céda dans un léger claquement.

L’air du dehors la cueillit avec brutalité, chargé de ce vent sec qui passait entre les immeubles comme dans les couloirs d’un piège. Delphine s’avança sur le toit-terrasse, prudente d’abord, puis plus assurée. De là-haut, Font-Pré cessait d’être un ensemble de rues pour devenir une carte vivante : alignements d’immeubles et de zones d’ombre entre les blocs.

Elle scruta les rues une à une.

Son regard glissa sur les toitures voisines, les cours intérieures, les venelles discrètes. Puis elle repéra Barbara. En contrebas, sa silhouette avançait vite, presque à contre-courant du calme ambiant, avec cette façon nerveuse de regarder dans chaque coin comme si elle s’attendait à voir surgir quelque chose de derrière chaque mur. Delphine la suivit des yeux quelques secondes, rassurée malgré elle de constater qu’elle tenait le rythme.

Elle se remit en mouvement sur le toit, cherchant un angle plus large, un détail qui casserait l’ordre apparent du quartier. Et c’est là qu’elle les vit.

D’abord une impression. Deux formes en mouvement, brièvement masquées par un pan de façade. Puis la confirmation, brutale, désagréable, immédiate. Deux silhouettes sur un scooter. Deux gamins qu’elle reconnut sans jamais avoir clairement distingué leurs visages, à leur manière de se pencher, de ralentir, de regarder sans avoir l’air de regarder.

Les deux petits cons.

Familières au plus mauvais sens du terme.

Delphine se figea.

En bas, Barbara poursuivait sa progression sans avoir encore levé les yeux. Elle remontait une ruelle latérale vers une zone plus centrale, inconsciente encore du mouvement qui se dessinait dans son dos.

Delphine s’approcha du bord, juste assez pour garder le scooter dans son champ de vision. Les deux jeunes avançaient lentement, comme s’ils cherchaient une adresse. Pourtant, c’était bien elle qu’ils guettaient.


Delphine resta encore une seconde au bord du toit, les yeux verrouillés sur le scooter qui avançait à petite vitesse entre les immeubles. En contrebas, Barbara se rapprochait sans le savoir d’un point de contact qui avait tout d’un piège stupide, le genre de scène banale qui dégénère parce que tout le monde pense pouvoir gérer encore trente secondes de plus.

Delphine tourna les talons et se rua vers la porte métallique. Cette fois, elle ne prit plus la peine de ménager ses pas. Elle dévala les escaliers quatre à quatre, une main sur la rampe, l’autre déjà crispée autour de son téléphone sans pourtant l’utiliser. Appeler Barbara maintenant reviendrait à la distraire, à la faire hésiter, à lui faire lever les yeux au mauvais moment.

À chaque étage, une même pensée revenait, sèche et méthodique : ne pas la laisser seule avec eux. Pas avec ces deux crétins, à la violence probable, à la lâcheté presque certaine. Delphine avait croisé assez de garçons de cette espèce pour savoir qu’ils ne devenaient audacieux que lorsqu’ils flairaient un déséquilibre.

Quand elle déboucha enfin dans le hall, son souffle était court, mais son esprit, lui, s’était refroidi. Elle poussa la porte de l’immeuble et retrouva la lumière blanche du dehors. Le quartier semblait toujours aussi calme, aussi propre, aussi incapable en apparence d’abriter quoi que ce soit de menaçant. C’était précisément ce qui l’agaçait.

Elle repéra Barbara presque aussitôt, à une cinquantaine de mètres, engagée dans une allée qui la ramenait vers une zone plus ouverte. Plus loin, le scooter venait de ralentir encore. Les deux types n’avaient pas l’air pressés. Ils jouaient. Ils tournaient autour de leur cible comme des gosses mal élevés testant une clôture électrique avec un bâton.

Delphine accéléra.


Delphine voulut couper au plus court pour rejoindre Barbara, et choisit une allée parallèle, étroite. Elle pensait au scooter, à Barbara, à l’urgence d’empêcher le contact. Puis, au détour d’une ruelle, tout bascula.

Elle prit l’angle trop vite et dépassa un homme sans d’abord lui accorder plus d’attention que cela. Il se tenait à côté d’une moto, en train d’enfiler son casque. La machine, sombre, occupait presque toute la largeur du passage. Une Harley-Davidson.

Delphine fit encore deux pas avant que son esprit ne rattrape ce que son regard venait d’enregistrer.

La moto.

La même silhouette lourde que celle qui les avait dépassées au feu rouge.

L’homme venait de retourner sa casquette pour pouvoir ajuster son casque, visière à l’arrière. Le geste était banal. La casquette, elle, ne l’était pas.

Logo NASA.

Le choc la frappa avec une brutalité presque physique. Pendant une fraction de seconde, elle revit la tôle, le pare-brise, la peur qui écrasait toute logique, et cette vision absurde, gravée trop fort pour être une erreur : la casquette du tueur, aperçue alors qu’elle était agrippée au capot de la voiture. La même. Ou assez proche pour que l’idée ne laisse aucune place au doute.

Delphine s’arrêta net.

Son regard remonta vers le visage de l’homme.

Et c’est là qu’elle vit l’arme.

Un pistolet, déjà dans sa main, déjà levé, déjà dirigé vers elle avec une stabilité glaçante. Il n’y eut ni menace criée, ni phrase de cinéma, ni hésitation visible. Seulement cette précision nue qui lui fit comprendre à quelle vitesse elle venait de passer du rôle de chasseuse à celui de cible.

Le temps sembla se contracter autour d’elle.

Le bruit du quartier disparut. Plus de vent, plus de pas. Seulement le canon, métallique, fixe, et cette sensation animale, primitive, qu’elle connaissait sans l’avoir jamais vraiment apprise : si elle faisait le mauvais mouvement, tout s’arrêtait là.

L’homme ne portait pas encore entièrement son casque. Sa jugulaire pendait encore contre sa gorge. Ce détail, absurde en apparence, frappa Delphine autant que l’arme.

Delphine sentit son cœur cogner une fois, très fort, puis ralentir d’un coup, comme si son esprit avait décidé de compartimenter la peur pour ne garder que l’utile. Barbara. Le scooter. La Harley. La casquette.

Elle ne leva pas les mains tout de suite. Elle ne recula pas non plus. Elle resta immobile, les épaules tendues, le souffle devenu mince, en cherchant dans le regard de l’homme quelque chose qui ressemblerait à une faille, à une émotion, à une erreur humaine. Mais il n’y avait presque rien. Juste une détermination opaque.

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Chapitre 1 – L’Attente
Chapitre 2 – Le Retour à la Basse Ville
Chapitre 3 – Ce que dissimule le sol
Chapitre 4 – L’ombre ne meurt jamais
Chapitre 5 – Le feu de La Garde
Chapitre 6 – Trois types biens
Chapitre 7 – Déconstructions
Chapitre 8 — L’envers du décor
Chapitre 9 — Les eaux troubles de Saint-Mandrier
Chapitre 00 – La boutique et la rencontre
Chapitre 10 – Je m’occupe de tout
Chapitre 11 — Derrière le Sourire de Delphine
Chapitre 12 — L’épouse de M. Louis
Chapitre 13 — La chute de Mathieu
Chapitre 14 — Partie remise
Chapitre 15 — Le tambour
Chapitre 16 — Les ombres du matin
Chapitre 17 — De Font-Pré à Saint-Musse
Chapitre 18 — Les rubalises jaunes
Chapitre 19 — La rivière des Amoureux
Chapitre 20 — Échapper à la boue
Chapitre 21 — Les empreintes
Chapitre 22 — Elle rôde dans La Rode
Chapitre 23 — Aux genoux des égouts
Chapitre 24 — Macabre covoiturage
Chapitre 25 — Un bus c’est dur !
Chapitre 26 — Urgence à Saint-Musse
Chapitre 27 — Fuite hors sol
Chapitre 28 — Barbara balade
Chapitre 29 — Un caoua avec Barbara
Chapitre 30 — Barbaravatar
Chapitre 31 — Barbara spécial
Chapitre 32 — Probablement
Chapitre 33 — Les c***, ça ose tout !
Chapitre 34 — L’écoquartier
Chapitre 35 — La clochette
Chapitre 36 — Le téléphone
Chapitre 37 — A quatre dans le 4×4
Chapitre 38 — Et la honte disparu
Chapitre 39 — Les monstres
Chapitre 40 — La chasse est ouverte
Chapitre 41 — A fond à Font-Pré
Chapitre 42 — Deux-rooues
Chapitre 43 — Déclarer sa flamme
Chapitre 44 — Relâcher la tension

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