Chapitre 39 — Les monstres

Votre feuilleton, offert par Titan-Informatique, Assistance aux particuliers et entreprises

Découvrez nos lunettes anti-lumière bleue

Alex posa à Barbara une question dont il connaît déjà la réponse, mais qu’il veut lui arracher, comme s’il cherchait une preuve à laquelle il a cessé de croire. « Dis que tu es là contre ton gré. »
Elle le regarde, sans trace de colère, presque détachée, et répond dans un haussement d’épaules muet : « Tu veux que je te mente ? »
Il se lève. Ses mouvements sont secs, assurés, comme s’il passait d’un acte à un autre sans transition. Il se dirige vers la porte, poignée dans la main, mais s’arrête avant de sortir. Il se retourne, les yeux plantés dans les siens, et lâche d’une voix plate :
« Je garde les filles. L’appartement. La voiture. »
Une pause, le temps que la phrase s’installe dans l’air glacé de la chambre d’hôtel. Puis : « Tu n’es plus l’amour de ma vie. »
Il sort sans attendre de réponse. La porte se referme, et le silence qui retombe est presque physique, aussi lourd que les membres de Barbara, qui reste debout, vêtue à moitié, en train de s’habiller, geste mécanique, sans vraie conscience de ce qu’elle fait.

Elle fixe le vide.
Et dans ce vide, les images se remettent à tourner comme un vieux film défectueux : quatre fois, Alex lui a dit qu’elle était l’amour de sa vie. Quatre fois, il a posé ces mots comme des pierres dans son chemin.
La première fois, c’était le jour de leur rencontre, lors d’une soirée organisée par un ami commun. Alex, d’ordinaire turbulent, toujours prêt à enchaîner les blagues et les verres, était resté étrangement calme ce soir‑là. Il n’avait pas participé aux pitreries habituelles de ses copains, comme s’il jouait un rôle différent, plus posé, plus attentif.

À la fin de la soirée, il l’avait raccompagnée. Dehors, l’air froid de la nuit les séparait des rires qui s’estompaient derrière la porte. Il s’était arrêté sur le trottoir, hésité, puis s’était penché vers elle et avait dit, d’une voix trop claire pour être sincère, ou justement sincère parce qu’elle semblait presque trop forte pour lui : « Je crois que tu es l’amour de ma vie. »
Et, pour conclure, il avait ajouté qu’il attendrait impatiemment qu’elle veuille bien le rappeler le week‑end prochain.
Il n’avait pas eu à attendre jusqu’au week‑end.
Barbara l’avait appelé dès le lendemain.

La deuxième et la troisième fois, ce fut lors des naissances des filles.
Chaque fois, lorsque la petite nouvelle était posée dans ses bras, enveloppée dans une couverture blanche, il se penchait sur Barbara, encore épuisée, les yeux rougis, les cheveux collés à la peau par la transpiration. Il se penchait doucement, comme si ce geste était trop grand pour lui, et lui murmurait près de l’esprit : « Tu es l’amour de ma vie. »
Et, à chaque fois, il ajoutait : « Je viens de grandir un peu plus. »

La quatrième fois, ce fut lors de leur mariage.
Un mariage auquel Alex n’était pas sûr de croire, à vrai dire. Il avait avoué à Barbara qu’il ne tenait pas particulièrement à « régulariser » leur situation maritale, que tout cela relevait plus d’une formalité administrative.
Mais il avait aussi ajouté, la voix légèrement serrée :
« Mais rassembler nos familles et nos amis, les faire venir pour qu’ils comprennent que c’est toi, l’amour de ma vie… »
Il s’était interrompu une seconde, comme si le mot était trop lourd à porter.
« … je ne voudrais le rater pour rien au monde. »


Delphine laissa échapper un « Sortez » qui ressemblait à un cri refoulé, à mi‑chemin entre ordre et supplication.
L’inspecteur Podium, et Oriol la dévisagèrent, comme si la question était déjà écrite sur leurs visages : « Moi aussi ? »
Le regard de Delphine répondit pour elle.
Un simple clignement, sans chaleur, mais sans hésitation.
Oui.

La porte se referma derrière eux, et le silence revint, plus épais, comme si l’air s’était densifié.
Barbara et Delphine restèrent seules dans la chambre d’hôtel, entourées de murs impersonnels et de rideaux ternes, dans une lumière trop blanche qui rendait chaque geste visible, trop visible.
Delphine s’assit à côté de Barbara, à une distance où le simple fait de ne pas la toucher en disait long. Elle laissa passer quelques secondes, comme pour laisser le temps à la peur de se poser, puis dit, d’une voix calme, presque trop calme :
« Il va falloir que tu me dises ce qui s’est passé. »
Barbara la regarda, les yeux vides, les mains serrées autour d’elle‑même, comme si elle cherchait encore la chaleur d’un corps qui n’était plus là.
Elle hocha la tête, une fois, et répondit simplement :
« Oui, je pense. »
Les mots sortirent sans conviction, mais avec une résignation qui disait déjà qu’elle n’avait pas le choix.


Barbara raconta sa rencontre avec Alain. Une amourette d’adolescence, rien de spectaculaire, le genre de liaison qui reste encapsulée dans la mémoire comme un fragment flou, tiède, presque embarrassant. Des regards échangés, quelques baisers maladroits, une intensité qui semblait immense à l’époque simplement parce qu’elle n’avait jamais été testée.
Elle expliqua qu’elle avait voulu la faire revivre quelques années plus tard, comme on déterre un vieux coffre pour vérifier si le trésor qu’on se rappelle est bien réel.
Elle voulait savoir si elle pouvait ressentir les mêmes vertiges qu’autrefois.

Elle retraca leurs rendez‑vous : un café, des bécotages maladroits dans un cinéma, comme si elle obligeait son corps à répéter un vieux script. Puis, peu à peu, sa proposition : aller plus loin.
Et la condition d’Alain.

Delphine, la tête légèrement inclinée, fronça les sourcils, le visage fermé par le doute.
« Quelles conditions particulières ? » demanda‑t‑elle, comme si elle pressentait déjà qu’elle ne voulait pas entendre la réponse.

Barbara prit une inspiration, comme si elle s’apprêtait à livrer un meurtre plutôt qu’un aveu.
« Il acceptait “l’aventure…”, commença‑t‑elle, en citant Alain, “seulement si je l’attendais plusieurs heures, complètement nue, dans cette chambre.” »

Delphine se redressa brusquement, le lit grinça sous elle. Elle se leva et se mit à faire les cent pas dans la chambre d’hôtel, les mains serrées l’une contre l’autre, comme si elle cherchait à réprimer une colère ou une honte qui ne la concernait même pas.
Elle répéta, plus sèchement :
« Comment ça, attendre nue dans cette chambre ? »

Barbara décrivit la situation comme si elle détaillait une scène de crime qu’elle avait observée de l’extérieur.
« On se donnait rendez‑vous ici. Il arrivait avec un sac de cabas. Je me déshabillais. Il rangeait mes affaires, puis les draps, dans le sac, et il disparaissait pendant plusieurs heures. Quand il revenait…
Elle s’interrompit une seconde, comme pour mesurer l’effet de ses mots.
« … on faisait l’amour. »

Delphine, pétrifiée, eut les yeux qui semblaient vouloir sortir de leurs orbites. Sa bouche s’ouvrit, se referma, puis se rouvrit.
« Tu… Tu restais là… toute seule… nue… en l’attendant ? » balbutia‑t‑elle, comme si elle cherchait à vérifier qu’elle avait bien compris.

Barbara répondit simplement :
« Oui. »

Delphine déglutit, puis demanda, presque dans un réflexe professionnel, comme si elle voulait trouver un détail rationnel à accrocher :
« Tu avais ton téléphone avec toi ? »
« Non », répondit Barbara.

« Bon ! » lâcha Delphine, comme si elle cherchait à reprendre le contrôle de la conversation. « Admettons. »
Elle prit une profonde inspiration, les mains posées sur ses genoux, le regard fixé sur Barbara, comme si elle inspectait une pièce à conviction vivante.
« Les hommes ont des idées bizarres. La domination, le pouvoir, tout ce cirque. Mais toi… qu’est‑ce que tu en retirais ? C’est ton truc ? Tu voyais quoi, pendant des heures, seule ici, sans téléphone, sans rien ? »

Barbara hésita, les yeux perdus dans le plafond, comme si elle regardait ailleurs pour ne pas se voir.
« Je dormais, dit‑elle enfin. J’attendais sans penser à rien de spécial. »
Elle marqua une pause, puis ajouta, presque honteuse :
« Et en fait… on n’a couché ensemble qu’une fois. Les autres jours, il était trop soûl pour quoi que ce soit. Il s’endormait le temps que je me r’habille. »
Elle prit une respiration tremblante, comme si elle relâchait une vérité trop longtemps contenue.
« Je crois que c’est ce moment que j’attendais. Quand il dormait. Le moment où je pouvais partir. Comme une libération. »
Elle leva les yeux, un éclair de lucidité dans le regard.
« Comme quand on s’échappe des griffes d’un prédateur. »

Delphine l’interrompit, coupant court à la comparaison sans se soucier de la sensibilité des mots.
« Et Alex ? Tu pensais à Alex ? »

Barbara secoua la tête, presque trop vite.
« Non. »
Elle marqua une pause, puis rectifia, avec une espèce de soulagement amer :
« Je crois que c’est aussi ce qui me plaisait. Je ne pensais plus aux filles. Plus à Alex. C’était mon moment à moi. »

Delphine fronça les sourcils, les yeux plissés, comme si elle cherchait une faille dans le raisonnement.
« Et la rupture avec Alex… elle vient d’arriver. Tu en es soulagée ? »

Barbara pencha légèrement la tête, le regard fuyant, comme si elle se préparait à livrer un aveu plus lourd que le précédent.
« Oui. Je crois que je l’ai vue venir. Je crois même que je l’ai provoquée. »
Elle prit une longue pause, les mains serrées autour de ses genoux, comme si elle se protégeait d’elle‑même.
« Voilà, le but de tout ça… c’était de quitter Alex. »
Elle leva les yeux, un sourire presque amer aux lèvres, comme si elle se raillait elle‑même.
« Lui qui paraissait inquittable. »

Delphine la regarda, impassible, comme si elle enregistrait chaque mot, chaque intonation, chaque faille dans la voix.
Le silence qui suivit était si lourd que même la lumière blême de la chambre semblait s’être figée.


Delphine vint se rasseoir à côté de Barbara, qui s’était mise à pleurer en se répétant qu’elle était un monstre, les épaules secouées par des sanglots nerveux, le visage déformé par une culpabilité qu’elle ne pouvait plus contenir.
Sans hésiter, Delphine la prit dans ses bras, comme on retient un corps qui menace de tomber.
Barbara se laissa faire, molle, vidée, les larmes coulant sans retenue.

Delphine resta silencieuse un instant, puis murmura, d’une voix grave, presque résignée :
« On a tous un monstre en nous. »
Elle marqua une pause, comme si elle pesait chaque mot.
« À nous de décider sur qui on le lâche. »

Barbara s’accrocha à ces mots comme à une corde, même si elle n’était pas sûre d’y croire.

Votre feuilleton, offert par Titan-Informatique, Assistance aux particuliers et entreprises

Chapitre 1 – L’Attente
Chapitre 2 – Le Retour à la Basse Ville
Chapitre 3 – Ce que dissimule le sol
Chapitre 4 – L’ombre ne meurt jamais
Chapitre 5 – Le feu de La Garde
Chapitre 6 – Trois types biens
Chapitre 7 – Déconstructions
Chapitre 8 — L’envers du décor
Chapitre 9 — Les eaux troubles de Saint-Mandrier
Chapitre 00 – La boutique et la rencontre
Chapitre 10 – Je m’occupe de tout
Chapitre 11 — Derrière le Sourire de Delphine
Chapitre 12 — L’épouse de M. Louis
Chapitre 13 — La chute de Mathieu
Chapitre 14 — Partie remise
Chapitre 15 — Le tambour
Chapitre 16 — Les ombres du matin
Chapitre 17 — De Font-Pré à Saint-Musse
Chapitre 18 — Les rubalises jaunes
Chapitre 19 — La rivière des Amoureux
Chapitre 20 — Échapper à la boue
Chapitre 21 — Les empreintes
Chapitre 22 — Elle rôde dans La Rode
Chapitre 23 — Aux genoux des égouts
Chapitre 24 — Macabre covoiturage
Chapitre 25 — Un bus c’est dur !
Chapitre 26 — Urgence à Saint-Musse
Chapitre 27 — Fuite hors sol
Chapitre 28 — Barbara balade
Chapitre 29 — Un caoua avec Barbara
Chapitre 30 — Barbaravatar
Chapitre 31 — Barbara spécial
Chapitre 32 — Probablement
Chapitre 33 — Les c***, ça ose tout !
Chapitre 34 — L’écoquartier
Chapitre 35 — La clochette
Chapitre 36 — Le téléphone
Chapitre 37 — A quatre dans le 4×4
Chapitre 38 — Et la honte disparu
Chapitre 39 — Les monstres
Chapitre 40 — La chasse est ouverte
Chapitre 41 — A fond à Font-Pré

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *