#13 Carqueiranne 2046 – Les quiproquos

–Votre feuilleton, offert par Titan-Informatique, Assistance aux particuliers et entreprises–

La soirée s’annonçait excitante.

Vers dix-neuf heures, les quatre femmes arrivèrent au CDM.

À peine avaient-elles franchi le portail que cette sensation familière les enveloppa.

Elles ne savaient jamais vraiment comment l’expliquer.

Le CDM semblait appartenir à un autre monde.

La lumière, la musique, la terrasse suspendue au-dessus de la côte, les conversations qui se mêlaient au bruit de la mer…

Tout contribuait à créer cette impression étrange d’être ailleurs.

Comme si, une fois le portail franchi, les problèmes restaient dehors.

Mais ce soir-là, quelque chose était différent.

Le CDM n’était pas seulement un refuge.

Il ressemblait aussi à une tour de contrôle.

Un endroit depuis lequel on pouvait observer le monde sans en être complètement séparé.

Chacune des quatre femmes le ressentait à sa manière.

Pour Anne et Pascale, les préoccupations étaient encore celles de leur génération.

Le travail.

Les rencontres.

Et, depuis quelques jours, Kléber occupait aussi une place inattendue dans leurs conversations.

Célia et Jennifer, elles, avaient d’autres préoccupations.

« Les rencontres comptaient aussi beaucoup. »

Et surtout cette impression persistante qu’une partie de l’histoire leur échappait.

Pourtant, malgré leurs différences, elles avançaient toujours ensemble.

C’était peut-être cela, le plus étonnant.

Elles n’avaient pas le même âge.

Pas les mêmes expériences.

Pas les mêmes problèmes.

Mais lorsqu’une situation devenait compliquée, aucune ne restait derrière.

Elles franchirent les dernières marches.

Alex les aperçut depuis le bar.

— Ah !

Il leva les bras.

— Voilà mon équipe préférée !

Jennifer répondit immédiatement :

— On vient pour les cocktails et les informations.

Alex prit un air faussement inquiet.

— Les deux en même temps ?

— Oui.

— Alors je vais avoir besoin de renfort.

Il désigna une table.

— Installez-vous.

Célia regarda autour d’elle.

— Mr Papon est déjà arrivé ?

Alex secoua la tête.

— Pas encore.

Pascale demanda :

— Kléber ?

Cette fois, Alex ne répondit pas immédiatement.

Il regarda les quatre femmes.

— Non plus.

Un petit silence s’installa.

Puis Jennifer claqua des doigts.

— Bon.

Elle s’assit.

— On commence par les cocktails.

Anne et Pascale s’installèrent à côté d’elle.

Célia resta debout quelques secondes, observant la mer.

La nuit commençait doucement à tomber.

Les premières lumières apparaissaient le long du littoral.

Elle eut soudain l’impression que quelque chose allait arriver.

Pas forcément ce soir.

Mais bientôt.

Elle rejoignit finalement ses amies.

Et, comme toujours au CDM, la conversation reprit naturellement.

Elles rirent.

Elles parlèrent.

Elles oublièrent quelques instants leurs inquiétudes.

Mais toutes les quatre savaient qu’elles attendaient quelqu’un.

Et que, lorsque Mr Papon franchirait à son tour le portail…

La soirée ne serait probablement plus tout à fait la même.


Quelques minutes plus tard, la porte du CDM s’ouvrit.

Mr Papon entra.

Il ne prit même pas le temps de saluer les clients.

Son regard parcourut immédiatement la terrasse, table après table, jusqu’à trouver Célia.

Il était accompagné de deux hommes.

Jennifer les reconnut aussitôt.

L’un d’eux était le chasseur rencontré quelques heures plus tôt.

Celui qui avait manipulé le fusil d’effarouchement.

Jennifer donna discrètement un coup de coude à Anne.

— Décalez-vous.

Anne la regarda, surprise.

— Pourquoi ?

— Ils arrivent.

Pascale comprit immédiatement.

Les deux jeunes femmes se levèrent et déplacèrent leurs verres vers une petite table voisine.

Elles n’avaient pas besoin qu’on leur demande une deuxième fois.

Jennifer resta assise.

Célia, elle, suivait déjà Mr Papon des yeux.

Le vieux marin s’approcha.

L’homme au fusil marchait juste derrière lui.

Le troisième homme ferma la marche.

Lorsqu’ils arrivèrent à la table, Papon désigna les deux chaises libres.

— On peut ?

Célia acquiesça.

— Bien sûr.

Papon s’assit.

Le chasseur prit place à côté de lui.

Le troisième homme, lui, ne bougea pas.

Il resta debout près de la porte d’entrée.

Il regardait régulièrement vers l’extérieur, puis balayait la terrasse du regard.

Jennifer remarqua immédiatement son attitude.

Elle se pencha légèrement vers Anne.

— Tu le vois ?

— Oui.

— Il surveille.

Pascale regarda discrètement l’homme.

— Tu crois ?

Jennifer acquiesça.

— Personne ne reste debout près d’une porte pendant une réunion sans raison.

Célia avait également remarqué le détail.

Elle ne dit rien.

Mr Papon posa ses deux mains sur la table.

Son visage était grave.

— Avant de commencer…

Il regarda Célia.

— Je veux être certain d’une chose.

— Laquelle ?

— Vous êtes réellement décidée à construire cet établissement ?

Célia ne détourna pas les yeux.

— Oui.

Le vieux marin soupira.

— Alors nous avons un problème.

Jennifer intervint aussitôt.

— Un problème avec quoi ?

Mr Papon prit quelques secondes avant de commencer.

Il regarda Célia, puis Jennifer, avant de jeter un bref coup d’œil vers Anne et Pascale.

— Je vais commencer par vous dire qui je représente.

Il posa ses avant-bras sur la table.

— Je représente une union de propriétaires fonciers du Canebas.

Célia resta attentive.

— Une union officielle ?

Papon eut un sourire ambigu.

— Disons qu’elle est suffisamment officielle quand il faut l’être.

Jennifer sourit.

— Ça veut dire quoi, ça ?

Le vieux marin haussa les épaules.

— Ça veut dire que, depuis bientôt un siècle, les propriétaires du secteur doivent se défendre.

— Se défendre contre qui ? demanda Pascale.

Papon regarda vers les collines.

— Contre ceux qui veulent récupérer leurs terres.

Il expliqua alors que, génération après génération, les mêmes mécanismes étaient revenus.

Pressions administratives.

Changements de classement.

Projets abandonnés.

Servitudes découvertes au dernier moment.

Promesses jamais tenues.

Et parfois, tout simplement, des propriétaires poussés à vendre parce qu’ils ne voyaient plus d’autre solution.

— À force, poursuivit-il, une sorte de résistance s’est organisée.

— Résistance ? répéta Anne.

— Oui.

Parfois parfaitement légale.

Parfois beaucoup moins structurée.

Mais toujours avec le même objectif : ne pas laisser disparaître les propriétés familiales une par une.

Célia intervint calmement.

— Je comprends la volonté de défendre son patrimoine.

Mais il faut aussi regarder la réalité économique.

Elle posa sa tablette sur la table.

— Un territoire ne peut pas rester figé. Il faut construire des logements, des établissements adaptés au vieillissement de la population, des infrastructures…

Papon leva aussitôt la main.

— Stop.

Célia s’interrompit.

— Vos chiffres sont faux.

Elle fronça les sourcils.

— Pardon ?

— Vos projections.

Vos besoins.

Vos estimations de fréquentation.

Tout cela est présenté comme une nécessité pour le territoire.

Mais ce n’est pas le problème.

Célia se redressa.

— Pourtant, nos études montrent clairement—

— Vos études montrent ce qu’on leur a demandé de montrer.

Jennifer regarda Célia.

Cette fois, même elle avait compris que la discussion prenait une tournure différente.

Papon poursuivit :

— Le problème de l’Ostreopsis medusae n’a fait que déplacer la pression.

Avant, on voulait construire au bord de l’eau.

Maintenant que c’est devenu beaucoup plus compliqué, on remonte.

Plus haut.

Jusqu’à nos terrains.

Il désigna les collines derrière eux.

— On nous prend pour des bouseux qui ne comprennent rien aux dossiers.

Son ton était devenu amer.

— Et on essaie de nous spolier.

Célia secoua lentement la tête.

— Mais pourquoi notre projet ?

— Parce qu’il est parfait.

— Parfait ?

— Il permet de changer la destination du terrain.

Célia fronça les sourcils.

— Et alors ?

Papon se pencha légèrement vers elle.

— Alors le projet va capoter.

Un silence suivit.

— Et une fois qu’il aura capoté ?

— Le terrain aura une nouvelle valeur.

Célia commençait à comprendre où il voulait en venir.

— Vous pensez qu’il s’agit d’une opération immobilière ?

— Pas seulement.

Papon parla plus lentement.

— Le but est de changer la destination du terrain, de faire échouer votre projet…

Il marqua une pause.

— Puis de le revendre à un promoteur ami.

Célia resta bouche bée.

— Avant la fin du mandat, évidemment.

Elle secoua la tête.

— Non.

— Si.

— Ce n’est pas possible.

Papon la fixa sans ciller.

— Vous travaillez dans les acquisitions.

Vous savez pourtant comment certaines affaires se montent.

Célia ne répondit pas.

Le vieux marin se pencha vers elle.

— Plus c’est gros…

Il laissa passer quelques secondes.

— …plus ça passe.

Jennifer regarda alors l’homme resté près de la porte.

Il n’avait pas bougé depuis le début de la conversation.

Mais son expression venait de changer.

Comme s’il venait d’entendre quelque chose qu’il connaissait déjà.

Jennifer le remarqua.

Et cette fois, elle ne plaisanta pas.

Quelque chose ne tournait vraiment pas rond.


La porte du CDM s’ouvrit au moment où la conversation devenait la plus sérieuse.

Kléber apparut sur la terrasse.

Comme à son habitude, il ne se précipita pas vers les personnes qu’il connaissait. Il prit d’abord le temps de saluer les clients présents.

— Bonsoir !

— Alors, Kléber ! Ça va mieux ?

— Beaucoup mieux, merci !

Un client lui tendit même son verre.

— Allez, viens boire un coup avec nous !

Kléber leva les mains en signe de refus.

— Merci, mais je vais éviter. Je suis encore en service… même quand je ne suis pas au laboratoire !

Quelques rires s’élevèrent autour de lui.

Un autre client le félicita pour son intervention sur la jetée.

— Ce que tu as fait l’autre jour, c’était courageux.

Kléber répondit simplement :

— J’ai surtout eu de la chance.

Puis il continua son chemin.

Toujours souriant.

Toujours aussi décontracté.

Il arriva finalement devant les deux tables.

— Bonsoir, les filles.

— Bonsoir Kléber ! répondirent Anne et Pascale presque simultanément.

Il salua ensuite Célia, Jennifer, puis Mr Papon et son compagnon.

— Bonsoir messieurs.

Papon lui serra la main.

— Content de vous revoir debout.

— Moi aussi !

Kléber resta debout entre les deux tables, comme s’il hésitait encore sur l’endroit où s’installer.

Pascale, qui l’observait depuis son arrivée, finit par ne plus tenir.

— Pourquoi tu es aussi heureux ?

Kléber la regarda avec étonnement.

— Moi ?

— Oui, toi !

Elle désigna son visage.

— Depuis que tu es arrivé, tu souris à tout le monde.

— Ah !

Il sembla comprendre.

— J’ai une bonne raison.

Pascale se redressa.

— Tu vas bien ?

Le sourire de Kléber resta intact.

— Très bien.

— Tes examens ?

À ce mot, Kléber hocha la tête.

— Justement.

Pascale devint immédiatement inquiète.

— Alors ?

Kléber prit une seconde avant de répondre.

Puis il annonça, avec une simplicité désarmante :

— J’ai reçu les résultats.

Pascale attendait la suite.

— Et ?

— J’ai été reçu.

Silence.

— Reçu à quoi ? demanda Anne.

Kléber sourit encore davantage.

— À mon examen.

Pascale commençait à perdre patience.

— Oui, mais quel examen ?

Kléber répondit tranquillement :

— Celui qui me permet d’être officiellement biologiste.

Pascale resta bouche bée.

Elle regarda Anne.

Puis Célia.

Puis Kléber.

Et soudain, elle se mit à rire nerveusement.

— Mais…

Elle porta une main à son front.

— Mais quand tu nous as dit que tu devais passer des examens…

Kléber acquiesça.

— Oui ?

— Je pensais que c’étaient des examens médicaux !

Cette fois, Kléber éclata de rire.

Anne se mit elle aussi à rire.

Jennifer secoua la tête.

— Attends…

Elle regarda Kléber.

— Tu veux dire que pendant deux jours, Pascale était morte d’inquiétude parce que monsieur passait simplement son diplôme ?

Kléber leva les mains.

— Je n’ai jamais dit que j’étais malade !

— Non, admit Pascale.

Elle riait toujours.

— Mais tu n’as pas précisé !

Célia intervint :

— C’est typiquement le genre de malentendu qui peut arriver avec Kléber.

— Pourquoi ? demanda Kléber.

— Parce que tu réponds toujours à moitié aux questions.

Il réfléchit.

— C’est possible.

Papon, qui n’avait encore rien dit, observait la scène avec un léger sourire.

Puis il lança :

— Félicitations, jeune homme.

Kléber se tourna vers lui.

— Merci.

— Maintenant que vous êtes officiellement biologiste…

Le vieux marin marqua une pause.

— Vous allez peut-être pouvoir comprendre ce qui se passe ici.

Le sourire de Kléber ne disparut pas.

Mais son regard changea.

Il regarda Célia.

Puis la terrasse.

Puis Papon.

— Vous avez commencé sans moi ?

Célia répondit doucement :

— On allait justement parler de ça.

Kléber tira une chaise.

— Alors racontez-moi tout.

Et, pour la première fois depuis son arrivée, il cessa de sourire.

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