#8 Carqueiranne 2046 – Des pâtpillons

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Deux jours avaient passé.

L’accident de la jetée avait fait la une des informations locales pendant vingt-quatre heures, avant de disparaître derrière d’autres nouvelles.

Les enquêteurs avaient reconstitué les faits.

Trois adolescents.

Un défi stupide lancé avant l’aube.

Une chute sur les rochers.

Une intervention de la SNSM.

Le rapport officiel avait été publié dans un délai exceptionnellement court.

Comme le résuma Mr Papon avec son humour habituel :

— Un rapport expéditif.

Quelques pages seulement.

Les faits.

Les horaires.

Les décisions prises.

Et une conclusion simple : l’intervention avait permis de sauver le blessé, sans qu’aucune faute ne soit relevée de la part des secours.

La vie reprenait déjà son cours.


Ce même après-midi, Pascale arriva largement en avance au Cocktails Du Monde… et d’Ailleurs.

Le soleil baignait encore la terrasse.

La vue sur la rade était aussi spectaculaire que lors de leur première visite.

La musique était douce.

À peine audible.

Le bar, lui, était encore fermé au public.

Derrière le comptoir, Alex s’affairait déjà.

Il alignait des bouteilles.

Découpait des quartiers d’agrumes.

Vérifiait ses sirops maison.

Lorsqu’il aperçut Pascale, il leva aussitôt la main.

— Tiens ! Tu es en avance.

— Un peu…

— Les autres ne sont pas encore là.

— Je sais.

Alex sourit.

— Tant mieux.

Il disparut quelques secondes derrière le comptoir.

Puis revint avec un grand saladier transparent et deux fourchettes.

— Tu m’accompagnes ?

Pascale regarda le contenu.

Une simple salade de pâtes.

Tomates.

Olives.

Mozzarella.

Quelques feuilles de basilic.

Rien de sophistiqué.

— Avec plaisir.

Ils s’installèrent à une petite table, face à la mer.

Pendant quelques instants, ils mangèrent en silence.

Pascale finit par demander :

— Pourquoi tu manges si tôt ?

Alex haussa les épaules.

— Pour être en pleine forme quand les premiers clients vont arriver.

— Tu n’as pas le temps après ?

— Si je commence à manger pendant le service, je mange froid.

— Et avant l’ouverture ?

— Je pense au service.

Pascale sourit.

— Tu prends vraiment ça au sérieux.

Alex posa sa fourchette.

— Un bar, ce n’est pas seulement des cocktails.

— Ah bon ?

— Non.

Il désigna la terrasse encore vide.

— Regarde.

Pascale suivit son geste.

— Là, dans une heure, quelqu’un viendra peut-être fêter une promotion.

Un autre oubliera une mauvaise journée.

Deux personnes se rencontreront pour la première fois.

Un couple se réconciliera.

Quelqu’un annoncera une naissance.

Quelqu’un d’autre apprendra une mauvaise nouvelle.

Il marqua une courte pause.

— Et moi, je serai au milieu de tout ça.

Pascale n’avait jamais envisagé les choses sous cet angle.

Alex reprit tranquillement :

— Mon travail, ce n’est pas seulement de servir un verre.

C’est d’accueillir les gens dans un moment de leur vie.

Alors autant être en forme.

Pascale resta silencieuse quelques instants.

Puis elle demanda :

— C’est pour ça que tu souris tout le temps ?

Alex éclata de rire.

— Non.

— Ah ?

— Ça, c’est parce que je suis naturellement de bonne humeur.

Ils rirent tous les deux.

Le silence revint.

Un silence agréable.

Celui des gens qui n’ont pas besoin de parler sans arrêt.

Au bout de quelques minutes, Pascale regarda discrètement autour d’elle.

— Kléber est là ?

Alex comprit aussitôt pourquoi elle posait la question.

Son sourire s’élargit.

— Non.

— Il travaille encore ?

— Comme souvent.

Pascale baissa légèrement les yeux.

— Il va bien ?

Alex réfléchit une seconde avant de répondre.

— Si tu lui posais la question, il te répondrait sûrement.

Pascale sourit malgré elle.


Pascale piqua une dernière bouchée de salade avant de relever les yeux vers Alex.

— Au fait…

— Oui ?

— Tu nous poses toujours des questions, mais personne ne t’en pose jamais.

Alex sourit.

— C’est le métier.

— Peut-être… mais moi, j’aimerais bien savoir comment tu as fini ici.

Alex posa sa fourchette quelques instants.

Il regarda la mer, comme s’il y retrouvait une partie de son histoire.

— Tu veux la version courte ou la version longue ?

— On est en avance, répondit Pascale. Alors la longue.

Alex acquiesça.

— Pendant plusieurs années, j’ai travaillé à La Garde, dans un bar à bières. J’y ai appris énormément de choses. Les boissons, bien sûr, mais surtout les gens. Au bout d’un moment, je connaissais les habitudes de presque tous les clients. Je savais qui venait pour discuter, qui venait oublier sa journée, qui venait simplement parce qu’il n’avait pas envie de rentrer tout de suite chez lui.

Pascale l’écoutait sans l’interrompre.

— Puis les changements climatiques ont bouleversé beaucoup de choses. Les étés devenaient compliqués, les approvisionnements changeaient, le tourisme aussi… J’ai reçu une proposition de travail en Angleterre.

— Tu es parti longtemps ?

— Presque quinze ans.

— Ça a dû faire bizarre.

— Les premiers mois, énormément.

Il sourit.

— Ensuite, je me suis pris au jeu.

— Tu faisais toujours de la restauration ?

— Plus exactement de la production et de la distribution de boissons. Je travaillais avec des producteurs, des distilleries, des brasseries artisanales… J’ai découvert des saveurs du monde entier. C’est là que l’idée de « Cocktails du Monde… et d’Ailleurs » a commencé à germer.

Pascale regarda les centaines de bouteilles soigneusement rangées derrière le comptoir.

— C’est pour ça qu’il y en a autant…

— Exactement.

Un léger silence s’installa.

— Alors pourquoi revenir ? demanda-t-elle finalement.

Le sourire d’Alex devint plus doux.

— Mes enfants grandissaient.

Il haussa les épaules.

— Un jour, je me suis rendu compte que je connaissais mieux certains clients que mes propres enfants.

Pascale baissa instinctivement les yeux.

— Je me suis dit qu’il était peut-être temps de rentrer.

— Et tu as choisi Carqueiranne ?

— J’y avais déjà beaucoup de souvenirs. Puis… je cherchais aussi une vie plus tranquille.

Il éclata de rire.

— Enfin… aussi tranquille qu’on peut l’être quand on ouvre un bar.

Pascale sourit à son tour.

— Et la maison ?

— Une occasion. J’ai tout de suite vu le potentiel de cette terrasse.

Il désigna la vue.

— Franchement, avec un panorama pareil, la moitié du travail est déjà faite.

Pascale acquiesça.

— C’est vrai que c’est magnifique.

Alex reprit :

— Mais il y avait aussi un aspect administratif.

— Lequel ?

— Tu sais que la commune encourage les nouveaux arrivants à créer une activité ?

— Non.

— Pour certaines situations, lorsqu’un nouvel arrivant ne contribue pas encore beaucoup aux recettes fiscales locales, la municipalité préfère favoriser l’ouverture d’un commerce ou d’une activité économique plutôt que de voir des maisons rester fermées une grande partie de l’année.

— Donc ouvrir un bar…

— C’était aussi une manière de participer à la vie du village.

Pascale regarda autour d’elle.

Les tables encore vides.

Les verres alignés.

La lumière qui commençait à changer.

— Finalement, ce n’est pas seulement un bar.

Alex secoua doucement la tête.

— Non.

— C’est quoi alors ?

Il réfléchit quelques secondes avant de répondre.

— J’aimerais que ce soit un endroit où les gens aient envie de revenir… même quand ils n’ont pas soif.

Pascale sourit.

— Je crois que tu as déjà réussi.

Alex leva les yeux vers elle.

— Tu crois ?

— Regarde-moi.

Elle éclata de rire.

— Je suis arrivée presque une heure en avance… juste pour discuter avec le patron.

Alex se mit à rire lui aussi.

Au même instant, un robotaxi s’arrêta devant le portail.

— Tiens…, dit-il en se levant.

Il essuya rapidement ses mains sur son tablier.

— Je crois que les premières clientes arrivent.


À peine Alex avait-il terminé de ranger les assiettes qu’un robotaxi s’immobilisa devant le portail.

La portière coulissa silencieusement.

Deux femmes et deux hommes en descendirent.

Tous portaient une tenue simple, sans signe distinctif, mais leur façon de marcher attira immédiatement l’attention de Pascale.

Ils discutaient entre eux sans vraiment regarder où ils allaient.

Le regard tourné vers le ciel.

Vers le soleil.

L’un d’eux désignait régulièrement l’horizon, pendant qu’une des femmes faisait défiler des données sur une fine tablette translucide.

On aurait dit qu’ils continuaient une réunion commencée bien avant leur arrivée.

Ils franchirent le portillon.

Montèrent les marches.

Puis levèrent enfin les yeux.

En apercevant Alex, leurs visages s’éclairèrent.

— Bonjour Alex !

— Bonjour !

L’un des hommes demanda avec un sourire :

— C’est ouvert ?

— Toujours pour les scientifiques affamés, répondit Alex en riant. Installez-vous, je viens prendre la commande.

Les quatre visiteurs s’installèrent à une table près du garde-corps.

Ils reprirent aussitôt leur discussion, comme si elle n’avait jamais été interrompue.

Pascale les observait discrètement.

Puis, soudain, elle les reconnut.

Elle les avait déjà vus.

Au laboratoire mobile.

Deux jours plus tôt.

C’étaient les collègues de Kléber.

Elle hésita quelques secondes.

Puis se leva.

Alex, qui passait avec une carafe d’eau, lui adressa un sourire amusé.

— Vas-y.

Pascale s’approcha timidement.

— Excusez-moi…

Les quatre scientifiques levèrent la tête.

— Oui ?

— Vous travaillez avec Kléber, n’est-ce pas ?

Une des femmes sourit aussitôt.

— Oui.

— J’étais présente… enfin… au port… le jour du sauvetage.

Le sourire de la scientifique se fit plus chaleureux.

— Je vois.

Pascale inspira profondément.

— Est-ce qu’il va bien ?

Les quatre collègues échangèrent un rapide regard.

Puis la femme répondit calmement :

— Il va bien.

Pascale sentit immédiatement la tension quitter ses épaules.

— Mais…

La scientifique poursuivit :

— Il n’est pas disponible pour le moment.

— Pourquoi ?

— Il doit passer plusieurs examens.

Le mot fit aussitôt renaître l’inquiétude.

— Est-ce que je pourrais le contacter ?

Elle hésita.

— Ou… peut-être parler à son responsable ?

À peine avait-elle terminé sa phrase…

qu’un éclat de rire général secoua la terrasse.

Même Alex, derrière son comptoir, leva les yeux en souriant.

L’ambiance du CDM reprenait naturellement ses droits.

L’un des hommes finit par reprendre son sérieux.

Enfin… presque.

— Son responsable ?

Il secoua la tête en riant.

— C’est lui.

Pascale cligna des yeux.

— Pardon ?

— Kléber.

— Mais…

L’homme poursuivit avec un naturel désarmant :

— Il dirige les recherches sur l’Ostreopsis medusae pour l’ensemble du bassin méditerranéen.

Pascale resta silencieuse.

Il continua :

— Vingt-six territoires.

— Vingt-six ? répéta-t-elle.

— Oui.

— Et nous sommes un peu plus de cinq cent cinquante scientifiques à travailler avec lui.

La femme assise à côté de lui ajouta en souriant :

— Lui préfère dire « à driver », parce qu’il déteste le mot « diriger ».

Son collègue acquiesça.

— C’est son expression.

« Je ne dirige personne… je drive une équipe. »

Pascale avait du mal à réaliser.

Elle revit le jeune homme discuter tranquillement avec Anne.

Rire avec Alex.

Servir des verres d’eau.

Et quelques heures plus tard…

Traverser une jetée en pleine tempête.

— Alors… ne vous attendez pas à le voir tous les jours à Carqueiranne, conclut le scientifique avec bienveillance.

— Dès qu’il termine ici, il repart généralement sur un autre site.

Pascale les remercia doucement.

— Merci… vraiment.

Elle retourna s’asseoir à sa table.

Alex lui adressa un regard interrogateur.

Mais elle ne dit rien.

Elle resta plusieurs instants à contempler la mer.

Les paroles des chercheurs tournaient encore dans sa tête.

Puis une seule pensée s’imposa.

Elle murmura presque pour elle-même :

— J’espère que ces examens ne présagent rien de grave…

Au loin, la mer semblait paisible.

Son ventre gargouillait ! Elle ne comprenait pas : elle venait juste de finir de manger. Et soudain, elle comprit : ce n’étaient pas des gargouillis, mais des papillons. Elle devint toute rouge, un petit sourire aux lèvres, tout en murmurant : « Non, pas moi… »

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#1 Carqueiranne 2046 – le Prosper
#2 Carqueiranne 2046 – Le Pavillon bleu
#3 Carqueiranne 2046 – Du Carthage à Peno
#4 Carqueiranne 2046 – Le lasso à licornes
#5 Carqueiranne 2046 – Combines et combinaisons
#6 Carqueiranne 2046 – Se diriger vers le tunnel
#7 Carqueiranne 2046 – Toujours en vie
#8 Carqueiranne 2046 – Des pâtpillons
#9 Carqueiranne 2046 – Cocktail 0.0
#10 Carqueiranne 2046 – Cartouches 0.0
#11 Carqueiranne 2046 – le QR code

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