#1 Carqueiranne 2046 – le Prosper

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La pluie glissait doucement sur les avenues humides de la ville, transformant les enseignes holographiques en longues traînées colorées. Devant le Prosper Club, la circulation avançait au ralenti dans un grondement électrique presque silencieux.

Un taxi autonome noir vint finalement se ranger près du trottoir.

À l’intérieur se trouvaient quatre femmes.

Célia et Jennifer, toutes deux quarante ans ce soir-là.
Leurs anniversaires.
Une soirée qu’elles préparaient depuis des semaines.

Avec elles, Anne, vingt-quatre ans, énergique et bavarde, et Pascale, vingt-deux ans, plus discrète, les yeux constamment attirés par les immenses écrans publicitaires suspendus au-dessus de la rue.

— Franchement, lança Jennifer en rajustant sa veste argentée, si à quarante ans on ne peut même plus faire la fête, autant nous mettre directement au musée.

Célia éclata de rire.

— Attends déjà de voir si on arrive à entrer.

Dehors, une longue file serpentait sous les néons violets du Prosper Club. Des groupes de garçons passaient rapidement les contrôles tandis que plusieurs femmes attendaient sans bouger derrière les barrières lumineuses.

Le phénomène était devenu banal en 2046.

Les hommes sortaient de moins en moins.
La plupart préféraient les univers virtuels : jeux immersifs, relations simulées, soirées sensorielles à domicile. Certains vivaient presque entièrement connectés.

Alors les clubs avaient changé leurs règles.

Les femmes seules ou entre elles n’étaient presque plus acceptées.

Officiellement, elles “consommaient moins”.
En réalité, les établissements cherchaient désespérément à attirer les rares hommes encore présents dans le monde réel.

Les quatre femmes descendirent du taxi.

L’air humide sentait l’ozone et le parfum synthétique. Les basses du Prosper Club faisaient vibrer le trottoir jusque sous leurs chaussures.

— Laisse le taxi en attente, dit Célia en se tournant vers Anne. Reste dedans deux minutes au cas où.

— Oui oui, répondit Anne distraitement.

Mais déjà, entraînée par Pascale, elle avait rejoint les autres vers l’entrée.

Le videur les aperçut immédiatement.

Grand, massif, vêtu d’un manteau noir intelligent parcouru de fines lignes rouges lumineuses, il les regarda approcher sans sourire.

Jennifer prit les devants.

— Bonsoir. Quatre personnes.

Le videur observa rapidement le groupe.

Puis il secoua la tête.

— Désolé mesdames. Entrée réservée aux groupes mixtes ce soir.

Le sourire de Jennifer disparut.

— Pardon ?

— Directive du club.

— On fête nos quarante ans ! protesta Célia.

— Félicitations. Mais ça ne change rien.

Derrière elles, un léger bip électronique retentit.

Le taxi autonome venait de passer en mode NON LIBRE.

Ses contours s’illuminèrent d’une lumière bleue vive, signe qu’il venait d’accepter une nouvelle course.

Puis, dans un mouvement parfaitement fluide, le véhicule s’éloigna lentement du trottoir.

Célia se retourna brusquement.

— Mais non… NON !

Le taxi accéléra déjà vers l’avenue suivante.

— Anne ! cria-t-elle. Je t’avais dit de rester dedans !

Anne resta figée.

— Je pensais juste qu’on allait entrer directement…

— Évidemment qu’on n’allait pas entrer directement !

Le taxi disparut au coin de la rue dans un halo bleu.

Autour d’elles, la musique continuait de battre comme si rien n’avait d’importance.

Célia passa une main dans ses cheveux, furieuse.

— Génial… absolument génial…

Puis elle regarda l’avenue noire où circulaient des centaines de véhicules déjà occupés.

— Comment on va trouver un autre taxi, un samedi soir ?


Le Prosper Club s’éloignait derrière elles tandis que les basses devenaient peu à peu un simple grondement étouffé dans la nuit humide.

Célia marchait vite.

Trop vite.

Ses talons claquaient contre le béton de la piste cyclable qui longeait la route vers le port de Carqueiranne. Jennifer suivait derrière en silence, les bras croisés contre le froid. Anne et Pascale échangeaient parfois des regards prudents, sans trop savoir quoi dire après l’histoire du taxi.

Au-dessus d’elles, des drones publicitaires glissaient lentement dans le ciel noir.

La mer, invisible derrière les palmiers, envoyait des rafales d’air salé.

Puis Célia soupira.

Sa colère semblait déjà laisser place à autre chose. Une fatigue plus ancienne.

— Vous savez…, dit-elle finalement, dans les années 2020, sortir en boîte, ça coûtait presque rien.

Anne leva un sourcil.

— Presque rien ?

— Oui. Le plus long, c’était la préparation. Les vêtements, le maquillage, les cheveux… mais une fois arrivées devant la boîte, on ne se demandait même pas si on allait entrer.

Pascale tourna la tête vers elle.

— Sérieux ?

Célia eut un petit rire.

— Je te jure. Les filles entraient facilement. C’étaient plutôt les garçons qui galéraient parfois.

Anne sembla sincèrement surprise.

Pour elle, les clubs avaient toujours fonctionné ainsi : quotas masculins, contrôle comportemental, réservations obligatoires, filtrage algorithmique des groupes.

L’idée qu’un groupe de femmes puisse entrer sans difficulté lui paraissait presque étrange.

— Mais attends…, demanda-t-elle, vous sortiez déjà à notre âge ?

— Bien avant, répondit Jennifer avec amusement.

Célia hocha la tête.

— Moi, avant mes dix-huit ans, ça me rendait folle. J’avais l’impression que toute ma vie était derrière une porte fermée.

Elle ralentit un peu.

Les lumières du port apparaissaient désormais plus loin, tremblantes sur l’eau noire.

— Mon père me racontait qu’à son époque, lui allait déjà en boîte à quatorze ans.

Anne éclata de rire.

— Quatorze ans ?!

— C’est ce qu’il disait.

— Impossible.

— Peut-être qu’il mentait un peu…, admit Célia avec un sourire. Mais il jurait que personne ne contrôlait vraiment les âges dans certains endroits.

Pascale observait Célia avec attention.

Comme si elle essayait de décider si cette femme racontait réellement ses souvenirs… ou une sorte de légende ancienne.

Le monde de 2046 avait tellement changé que les années 2020 semblaient déjà irréelles.

Des soirées sans contrôle biométrique.
Des clubs bondés.
Des garçons qui faisaient la queue pendant des heures.
Des taxis qu’on conduisait soi-même.

Tout cela ressemblait presque à des histoires inventées.

Anne finit par demander doucement :

— Et c’était mieux ?

Célia regarda devant elle.

Vers les lumières du port de Carqueiranne qui dansaient dans le noir.

Elle réfléchit longtemps avant de répondre.

— Non… pas forcément.

Puis elle sourit faiblement.

— Mais au moins, on avait l’impression que la nuit appartenait à tout le monde.

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#1 Carqueiranne 2046 – le Prosper
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#4 Carqueiranne 2046 – Le lasso à licornes

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