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Les quatre femmes descendait vers le port des Salettes.
La mélodie énigmatique des taxis robots et des drones flottait dans l’air, comme une chanson emportée par le vent.
Mais ici, la nuit changeait de visage.
L’air devenait plus froid.
Plus humide aussi.
On entendait la mer avant de la voir.
Une mer lourde, sombre, agitée.
Les nouvelles barrières municipales bordaient désormais toute la promenade : hautes rambardes composites, capteurs météo clignotants, panneaux d’alerte rouges.
RISQUE BIOLOGIQUE — ZONE CÔTIÈRE ACTIVE.
NE PAS FRANCHIR LES LIMITES SANS ÉQUIPEMENT HOMOLOGUÉ.
Pascale ralentit immédiatement.
— Euh… attendez…
Sa voix avait perdu son assurance habituelle.
Jennifer se retourna.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Pascale désigna la mer noire.
— On est vraiment obligées de passer aussi près ?
Anne leva les yeux au ciel.
— Oh non…
— Je suis sérieuse !
Une bourrasque traversa le port.
Même derrière les protections, on sentit une fine humidité salée leur fouetter le visage.
Pascale remonta instinctivement le col de sa veste.
— Vous avez vu les infos cette semaine ? Encore des morts sur les côtes.
Célia regarda les panneaux lumineux.
Elle connaissait le sujet.
Tout le monde le connaissait.
Depuis la montée des eaux, les rejets industriels, les proliférations biologiques… la Méditerranée n’était plus vraiment la mer tranquille des cartes postales.
L’Ostreopsis medusae s’était développée partout.
Au début, les autorités avaient parlé d’algues mutantes.
Puis de toxines.
Puis de « phénomène écologique complexe ».
Les mots avaient changé.
Pas les conséquences.
Les imprudents qui s’approchaient trop près sans protection adaptée mouraient parfois en quelques minutes.
Crises respiratoires.
Brûlures neurologiques.
Désorientation.
Chutes.
Et la mer achevait souvent le reste.
Les marins et les pêcheurs, eux, avaient appris.
Combinaisons filtrantes.
Masques adaptés.
Protocoles précis.
Question de routine.
Question de survie.
Jennifer regarda les vagues frapper les digues.
— Quand j’étais gamine, ici, les gens pique-niquaient au bord de l’eau.
Anne la regarda comme si elle racontait une histoire de pirates.
— Sans équipement ?
— Sans équipement.
— Sérieux ?
— Oui, sérieux.
Pascale secoua lentement la tête, peu convaincue.
Devant elles, deux pêcheurs passaient justement sur le quai.
Combinaisons marines intégrales.
Visières fermées.
Leurs lampes éclairaient des caisses débordantes de poissons argentés.
La mer, malgré tout, grouillait de vie.
Ou peut-être à cause de tout cela.
Depuis des années, les scientifiques le répétaient : la faune aquatique s’était adaptée plus vite que prévu.
Certaines espèces avaient disparu.
D’autres avaient explosé.
En l’absence des baignades, des ports touristiques saturés, des moteurs de plaisance et de la présence humaine constante… une partie du vivant avait simplement repris sa place.
Étrangement.
Brutalement.
Comme si la mer rappelait qu’elle n’avait jamais eu besoin de permission.
Célia observa les pêcheurs s’éloigner.
— C’est fou quand même…
Anne tourna la tête.
— Quoi ?
— On a toujours cru que seule la pollution détruisait tout.
Elle regarda les eaux sombres en contrebas.
Une silhouette de gros poisson venait de remonter brièvement à la surface avant de disparaître.
— Et puis on a découvert qu’il y avait aussi… nous.
Juste nous.
Notre présence.
Personne ne répondit tout de suite.
Le vent soufflait plus fort maintenant.
Une alarme météo émit trois bips secs depuis une borne municipale.
Pascale se rapprocha instinctivement du centre de la promenade.
— Bon… si ça ne dérange personne… moi je préfère rester du côté très éloigné des barrières.
Jennifer sourit.
— Enfin une décision intelligente ce soir.
— Merci beaucoup.
— Je parlais de moi.
Anne éclata de rire.
Puis elle s’arrêta brusquement.
— Attendez…
Les autres levèrent les yeux.
Leur visage exprimait une plénitude en contemplant ce ciel superbe et ce paysage resplendissant, qui séparait la mer sauvage de la vie humaine, maintenue à l’écart.
Les quatre femmes finirent par laisser derrière elles les barrières du port des Salettes.
Le vent soufflait trop fort.
La nuit avançait.
Et surtout, elles commençaient à avoir mal aux pieds.
— Bon, annonça Jennifer, on remonte vers Le Pradon.
— Par le Vieux-Carqueiranne, proposa Célia.
Personne ne protesta.
Elles quittèrent donc les quais pour reprendre les petites rues qui grimpaient doucement vers les hauteurs.
Le vieux Carqueiranne dormait presque.
Quelques fenêtres encore éclairées.
Des façades du siècle dernier restaurées tant bien que mal contre les chaleurs extrêmes et les tempêtes marines.
L’air devenait plus calme à mesure qu’elles montaient.
Puis, en arrivant sur les hauteurs de Péno, elles l’entendirent.
Une musique.
Douce.
Chaleureuse.
Une espèce de bossa nova moderne, mêlée de synthés discrets et de guitare légère.
Pas la musique agressive des clubs.
Quelque chose de vivant.
Presque joyeux.
Anne ralentit.
— Vous entendez ?
Jennifer sourit aussitôt.
— Ah… ça, j’aime bien.
La musique venait d’une maison ancienne, une bâtisse du siècle précédent, un peu à l’écart de la rue.
L’éclairage extérieur était encore provisoire.
Une camionnette utilitaire stationnait devant le portail entrouvert.
Et dans la cour…
c’était un véritable chaos.
Des cartons.
Des caisses.
Des plantes encore emballées.
Et surtout… beaucoup de cartons d’alcools.
Bouteilles renversées.
Caisses ouvertes.
Étiquettes venues de partout.
Les quatre femmes s’arrêtèrent quelques secondes, simplement parce qu’elles passaient devant.
Un homme déchargeait seul la camionnette.
La cinquantaine.
Jean sombre.
Chemise retroussée.
Des cheveux légèrement grisonnants.
Jennifer l’observa discrètement.
— Quinqua bien conservé…, murmura-t-elle à voix basse.
Pascale étouffa un rire.
Célia leva les yeux au ciel… puis, après une seconde d’hésitation, lança :
— On peut vous aider ?
L’homme se retourna.
Surpris d’abord.
Puis un grand sourire éclaira son visage.
Un sourire simple.
Fatigué, mais sincère.
— C’est gentil, mais ça va aller.
Il repoussa doucement un carton du pied.
— Encore deux ou trois heures et j’aurai survécu.
Anne observa les dizaines de bouteilles répandues dans la cour.
— Vous ouvrez un bunker anti-soirées ?
L’homme éclata de rire.
— Pas exactement.
Puis il ajouta, presque machinalement :
— J’ouvre bientôt.
Les quatre femmes se rapprochèrent presque au même moment.
— Ouvrir bientôt quoi ? demanda Jennifer.
L’homme posa son carton.
— Un bar à cocktails.
Un silence.
Bref.
Puis Anne et Pascale parlèrent exactement en même temps :
— On doit être accompagnées ?
L’homme resta une seconde immobile…
avant d’éclater franchement de rire.
Un rire franc, inattendu, qui sembla le surprendre lui-même.
— Ah non…
Il secoua la tête.
— Ça, ce n’est pas de ma génération.
Célia croisa les bras, méfiante mais curieuse.
— Même s’il n’y a que des filles ?
— Même s’il n’y a que des filles.
— Même quatre filles ?
— Même cinquante.
Jennifer souriait maintenant franchement.
L’homme reprit :
— Si vous venez boire un cocktail, je vais quand même pas vous demander un certificat de présence masculine.
Anne regarda Pascale.
Pascale regarda Anne.
Comme si elles essayaient de vérifier qu’elles avaient bien entendu.
L’homme désigna la façade encore en travaux.
— Revenez demain.
Il y aura encore de la peinture fraîche, probablement deux chaises bancales… mais vous serez bien accueillies.
La musique bossa nova continuait doucement derrière lui.
L’air sentait le bois coupé, les agrumes et les cartons humides.
Pendant un instant, personne ne parla.
Puis Célia regarda la maison.
Les bouteilles.
La lumière chaude.
L’absence de scanners, de quotas, de contrôles absurdes.
Et quelque chose dans son regard changea légèrement.
Comme une vieille habitude qu’elle croyait disparue.
Jennifer finit par demander :
— Et ça s’appellera comment ?
L’homme sourit en ramassant une caisse tombée au sol.
— J’hésite encore.
Il réfléchit une seconde.
Puis répondit :
— Peut-être… Cocktails Du Monde et d’ailleurs
Le vent fit vibrer doucement les arbres de Péno.
Anne murmura à Pascale :
— Ça sonne presque… illégal.
L’homme l’entendit.
Il leva un sourcil amusé.
— Non.
Puis, avec un clin d’œil :
— Juste ancien. Ce qui, en 2046… revient parfois au même.
Votre feuilleton, offert par Titan-Informatique, Assistance aux particuliers et entreprises
#1 Carqueiranne 2046 – le Prosper
#2 Carqueiranne 2046 – Le Pavillon bleu
#3 Carqueiranne 2046 – Du Carthage à Peno
#4 Carqueiranne 2046 – Le lasso à licornes
