#15 Carqueiranne 2046 – La porte

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Mr Papon commençait à perdre patience.

Jusque-là, il avait écouté Kléber sans l’interrompre. Mais son visage s’était progressivement fermé.

— Tout ça ne règle pas notre problème.

Kléber tourna la tête vers lui.

— Quel problème ?

— Celui des propriétaires.

Papon désigna la mer.

— Vos recherches, vos buses, vos algues, vos infrastructures… Tout cela est très bien sur le papier.

Il eut un rire sec.

— Mais dans la réalité, ces solutions sont réservées aux privilégiés.

Célia tenta d’intervenir.

— Monsieur Papon…

— Non, Célia.

Il s’était redressé.

— Depuis des années, on nous explique qu’il faut s’adapter. Qu’il faut protéger le littoral. Qu’il faut investir. Et finalement, qui peut encore profiter de la mer ?

Il désigna Kléber.

— Ceux qui ont les moyens de financer vos installations.

Kléber resta silencieux quelques secondes.

Puis son visage changea.

Le sourire avait disparu.

— Vous ne comprenez pas.

Sa voix était devenue sèche.

Précise.

Presque froide.

Papon le fixa.

— Alors expliquez-moi.

— Les enjeux dépassent largement ce que vous pouvez imaginer à cette table.

Jennifer cessa de sourire.

Anne et Pascale, à la table voisine, avaient également relevé la tête.

Kléber poursuivit :

— Ce n’est pas une question de riches contre pauvres.

— Alors c’est quoi ?

— C’est une question de survie.

Le mot resta suspendu quelques secondes.

Kléber regarda Papon droit dans les yeux.

— Et si vous pensez que les recherches menées actuellement ont pour seul objectif de permettre à quelques privilégiés de retourner à la plage, vous êtes très loin de comprendre ce qui se prépare.

Papon allait répondre.

Mais Kléber se redressa soudain.

Comme si quelqu’un venait d’appuyer sur un interrupteur.

Son expression redevint celle du jeune homme souriant que tout le monde connaissait.

Il regarda les deux tables.

— Je suis désolé, mais j’ai beaucoup de travail.

Il adressa un petit signe de la main.

— Je dois vous laisser.

Pascale le regarda, surprise par ce changement brutal.

— Kléber…

Mais il était déjà en train de s’éloigner.

Il se dirigea vers les marches de l’escalier.

Célia suivit son départ des yeux.

Jennifer se pencha vers elle.

— Tu as vu ?

— Oui.

— Il s’est passé quelque chose.

Célia acquiesça lentement.

— Je crois aussi.

Papon, lui, n’avait pas bougé.

Il fixait l’escalier par lequel Kléber allait disparaître.

Puis il murmura :

— Il en sait beaucoup plus qu’il ne veut nous le dire.

Papon fit un geste de la tête à son homme de main, resté près de la sortie.

Alex, qui n’avait encore rien dit et tout en débarrassant les verres de la table, regarda Papon et murmura assez fort pour qu’il l’entende : « Mauvaise idée. »

Papon, plutôt que de se raviser, fit un geste énergique à son homme pour qu’il intercepte Kleber.


L’homme de main de Papon, qui devait bien faire une tête de plus que Kléber, se dressa brusquement devant lui. Il avait les épaules larges et le regard dur. Pendant quelques secondes, personne ne bougea.

Kléber, lui, resta parfaitement calme.

Il regarda simplement son adversaire, puis dit d’une voix presque tranquille :

— Désolé… ça va piquer.

À cet instant, deux couples qui sirotaient paisiblement leurs Espresso Martini se levèrent presque en même temps.

Jennifer ouvrit de grands yeux.

— Mais qu’est-ce que…

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase.

L’un des hommes se plaça derrière l’homme de main, se baissa et lui saisit les chevilles. Dans un mouvement rapide et parfaitement maîtrisé, il tira sèchement vers l’arrière tout en soulevant ses jambes.

L’homme perdit immédiatement l’équilibre.

— Hé !

Il bascula en avant et tenta instinctivement de se rattraper. Le choc fut brutal. Un craquement sec retentit sur la terrasse.

Les clients poussèrent un cri.

L’homme resta au sol, sonné, incapable de se relever.

Le silence qui suivit fut impressionnant.

Alex, derrière son comptoir, posa lentement son verre.

— Bon… je crois que quelqu’un vient de commander le cocktail maison sans avoir demandé la recette.

À peine l’homme de main avait-il touché le sol que deux autres hommes, qui jusque-là étaient restés assis un peu plus loin, se levèrent presque simultanément.

Le mouvement fut si synchronisé que Célia comprit immédiatement qu’ils n’étaient pas de simples clients.

Ils se placèrent chacun d’un côté de la table de Papon.

Leurs mains descendirent lentement vers leur ceinture.

Jennifer se redressa.

— Oh…

Cette fois, personne ne plaisantait.

Papon regarda autour de lui. Il venait de comprendre qu’il n’était plus maître de la situation.

Mais il n’eut pas le temps de dire un mot.

La femme qui se trouvait au comptoir quelques secondes auparavant.

Alex la chercha du regard.

— Où est-elle passée ?

La femme était accroupie derrière Papon et le chasseur.

Elle leva un doigt devant ses lèvres.

— Chut…

Puis, d’une voix parfaitement calme, elle murmura :

— Ne bougez pas, sinon…

Elle s’arrêta.

Elle regarda les deux hommes devant elle.

Leurs visages avaient changé.

Le chasseur fixait la femme avec des yeux écarquillés. Papon, lui, semblait avoir soudainement perdu toute sa superbe.

La femme esquissa un léger sourire.

— Enfin… à voir vos têtes, je vois que vous avez compris.

Elle marqua une pause.

— Alors ne bougez pas.

Jennifer regarda Célia.

— Je crois que cette fois, ce n’est vraiment plus un simple problème de terrain.

Kléber, lui, n’avait toujours pas bougé.

Il observait les deux hommes debout devant la table.


Kléber se dirigea lentement vers la table de Papon.

Sur son passage, les personnes qui étaient intervenues quelques instants plus tôt s’écartèrent sans un mot. Même les deux hommes qui surveillaient la table reculèrent légèrement.

Kléber s’arrêta devant Papon.

Il le regarda droit dans les yeux.

— Quand je tente de vous expliquer que cela vous dépasse, ce n’est pas par condescendance.

Papon ne répondit pas.

Kléber poursuivit, d’une voix calme, mais cette fois chaque mot semblait pesé.

— J’interviens dans tous les pays de la Méditerranée. Une partie sort à peine de périodes de guerre. D’autres sont encore en guerre. Et je ne parle même pas de ceux qui vont peut-être bientôt y entrer.

Célia échangea un regard avec Jennifer.

Kléber continua :

— Vous, vous parlez de votre besoin de faire reconnaître vos droits sur des terrains convoités par des promoteurs. Je comprends parfaitement que ce soit important pour vous.

Il désigna la terrasse d’un geste.

— Mais moi, je cherche des solutions pour des populations entières prises en otage par des gouvernements qui leur vendent une fortune un poisson qui était encore gratuit hier.

Papon fronça les sourcils.

Kléber marqua une pause.

— Je parle de mafieux qui détournent le matériel destiné à protéger les populations côtières. Je parle de responsables politiques qui considèrent que l’algue tueuse pourrait devenir une solution au problème migratoire.

Anne porta une main à sa bouche.

— Une solution au problème migratoire ?

Kléber se tourna vers elle.

— Une zone côtière devenue mortelle. Plus personne ne peut y débarquer.

Il revint vers Papon.

— Maintenant imaginez quelqu’un qui décide que cette situation peut servir ses intérêts.

Un silence pesant s’installa.

Même Alex ne trouvait plus rien à dire.

Kléber baissa légèrement la voix.

— Et il y a encore autre chose.

Papon releva les yeux.

— Quoi ?

— Des forces dont vous n’avez même pas idée aimeraient me voir mort.

Cette fois, personne ne bougea.

Pascale sentit un frisson lui parcourir le dos.

— Mais pourquoi ?

Kléber la regarda.

Son expression s’adoucit.

— Parce que certaines solutions ne plaisent pas à ceux qui gagnent de l’argent grâce aux problèmes.

Papon resta silencieux.

Kléber posa alors les deux mains sur le dossier d’une chaise.

— Voilà pourquoi je vous disais que cette histoire vous dépasse.

Il regarda successivement Célia, Jennifer, Anne et Pascale.

— Votre terrain, votre projet d’hôtel, les promoteurs, les pressions politiques… tout cela existe probablement.

— Écoutez-moi bien, dit-il finalement. Mon équipe et moi, nous sommes sur la bonne voie.

Papon releva la tête.

— Pour l’algue ?

— Oui. Nous avons plusieurs pistes sérieuses. Certaines fonctionnent déjà à petite échelle. Nous devons encore les améliorer, vérifier qu’elles sont reproductibles et surtout qu’elles ne provoquent pas d’autres déséquilibres dans les écosystèmes.

Kléber marqua une pause.

— Mais pour continuer, il faut que nous puissions travailler.

— Et alors ? demanda Célia.

— Alors nous devons nous protéger.

Il regarda les hommes présents sur la terrasse.

— Protéger les personnes qui travaillent avec nous. Protéger nos laboratoires. Protéger nos données. Et surtout protéger nos travaux.

Pascale fronça les sourcils.

— À ce point-là ?

Kléber hocha lentement la tête.

— Depuis plus d’un an, plus de cinquante pour cent de mon équipe est consacrée, directement ou indirectement, à la sécurité.

Anne resta stupéfaite.

— Cinquante pour cent ?

— Oui.

— Mais vous êtes cinq cent cinquante !

— Justement.

Il soupira.


La tension retomba peu à peu sur la terrasse. Kléber, accompagné du groupe qui était intervenu pour le protéger, quitta le CDM sans donner davantage d’explications.

Une partie des clients avait préféré partir. Ceux qui restaient parlaient à voix basse, encore sous le choc de ce qui venait de se passer.

Célia et Jennifer aidèrent Papon et le chasseur à s’occuper du pauvre gardien de la porte, qui avait fait les frais de cette soirée décidément mouvementée. Papon finit par partir avec son équipe, emportant avec lui plus de questions que de réponses.

Quelques minutes plus tard, les quatre filles se retrouvèrent enfin au comptoir avec Alex.

Célia fut la première à retrouver le sourire.

— C’est un véritable nid d’espions, ton bar !

Alex haussa les épaules avec un air innocent.

— J’étais un peu au courant…

Il termina d’essuyer un verre, puis ajouta :

— D’ailleurs, je crois qu’il en reste encore un ou deux de présents.

Tout le monde se retourna aussitôt.

Les quatre filles scrutèrent la terrasse.

Une table.

Une chaise vide.

Deux verres abandonnés.

Personne.

Alex les regarda avec un immense sourire.

— Ou pas.

Jennifer éclata de rire.

— Pendant que vous jouez aux cow-boys, certaines récupèrent des numéros de téléphone !

Elle leva sa montre et afficha fièrement une nouvelle fiche contact.

Anne se pencha immédiatement.

— Et il s’appelle comment ?

Jennifer regarda l’écran.

— Aucune idée.

— Comment ça, aucune idée ?

— Je ne lui ai pas demandé.

Célia secoua la tête, amusée.

— Alors on l’appellera « le Chasseur ».

Jennifer approuva d’un signe de tête.

— Ça lui va très bien.

Célia se tourna ensuite vers Pascale.

— Et toi ? Ça avance ?

Pascale baissa les yeux vers sa montre.

— Rien de plus. Quelques échanges… sans plus.

Elle avait essayé de le dire avec détachement, mais son visage disait exactement le contraire.

Jennifer lui donna un petit coup d’épaule.

— Allez, ne fais pas cette tête-là. Avec Kléber, il faut probablement une autorisation administrative pour obtenir un rendez-vous.

Pascale sourit à peine.

À l’autre bout du comptoir, Alex venait de terminer d’essuyer ses derniers verres.

Il les rangea soigneusement, puis disparut quelques secondes derrière le bar.

Lorsqu’il revint, il tenait une enveloppe dans la main.

Il s’approcha de Pascale.

— Tiens.

Elle leva les yeux.

— Pour moi ?

Alex lui tendit l’enveloppe.

— Kléber m’a demandé de te la donner une fois qu’il serait parti.

Pascale resta immobile.

— À moi ?

— Oui.

Alex lui adressa un sourire amusé.

— C’est un grand timide.

Jennifer ouvrit de grands yeux.

— Kléber ? Timide ?

Anne se rapprocha immédiatement.

— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

Pascale regarda l’enveloppe.

Son prénom était écrit dessus.

Simplement :

Pascale

Elle sentit son cœur accélérer.

Célia, Jennifer et Anne se rapprochèrent toutes les trois.

— Alors ? demanda Jennifer.

Pascale retourna l’enveloppe.

Elle n’était pas scellée.

Mais quelque chose attira son attention.

Dans le coin inférieur, Kléber avait écrit quelques mots supplémentaires.

Pascale les lut à voix basse :

— « Ne lis cette lettre qu’après mon départ… et surtout, ne la montre à personne. »

Le sourire de Jennifer disparut.

Célia regarda Alex.

Alex leva les deux mains.

— Moi, je n’ai rien lu.

Pascale ouvrit doucement l’enveloppe.

À l’intérieur, il n’y avait qu’une feuille.

La page était couverte, des deux côtés, d’une écriture serrée et dense.

Avec une joie presque incontrôlable, Pascale referma l’enveloppe, la serra contre son cœur, regarda ses amis en souriant et dit:

— Il se fait tard, il est temps d’aller nous coucher.

Pascale se dirigea vers la sortie, en marchant d’un pas semi-rapide et, de toute évidence, en se retenant de sautiller.

Anne, Célia et Jennifer, sans bouger de leur place, mimèrent leur regret de la voir partir, en lui criant à l’unisson.

« On veut savoir ! »

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