#10 Carqueiranne 2046 – Cartouches 0.0

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Le lendemain, en fin de matinée, Célia et Pascale remontaient lentement un ancien chemin du Canebas.

Le soleil était déjà haut.

La chaleur faisait vibrer l’air au-dessus des pierres sèches.

Autour d’elles, les oliviers et quelques figuiers avaient repris possession des anciennes terrasses agricoles.

Par endroits, la végétation cachait encore les vieux murs de pierre construits des générations plus tôt.

Pascale s’arrêta.

Elle essuya une goutte de sueur sur son front.

— Nous sommes arrivées.

Célia leva la tête.

Son regard parcourut lentement l’horizon.

La vue était spectaculaire.

En contrebas, la baie de Carqueiranne s’étendait jusqu’à la presqu’île de Giens.

Même à cette heure de la journée, la mer semblait presque immobile.

Elle resta quelques instants sans parler.

Puis souffla :

— Il y a quelques années…

Pascale attendit la suite.

— C’était le quartier dont tous les promoteurs rêvaient.

Elle fit lentement un tour sur elle-même.

Le terrain était presque plat.

L’accès relativement simple.

Et surtout…

Une vue exceptionnelle.

À peine trois cents mètres du bord de mer.

Autrefois, cette situation aurait suffi à faire grimper la valeur du moindre mètre carré.

Pascale acquiesça.

— Aujourd’hui…

Célia termina sa pensée.

— Aujourd’hui, c’est presque l’inverse.

Elle désigna la ligne bleue de la Méditerranée.

— Plus on se rapproche de la côte…

Elle marqua une pause.

— Plus les projets deviennent rares.

Le vent chaud transportait une légère odeur de pin et de thym.

Au loin, on distinguait les ouvrages de protection du littoral construits au fil des années.

Ils rappelaient que la beauté du paysage s’accompagnait désormais de nouvelles contraintes.

Pascale sortit sa tablette.

Le plan du terrain apparut.

— L’architecte veut vérifier les derniers relevés.

Célia observa une vieille borne en pierre qui délimitait autrefois la propriété.

— C’est étrange…

— Quoi ?

— Pendant des décennies, on s’est battus pour construire le plus près possible de la mer.

Elle sourit doucement.

— Aujourd’hui, les meilleurs terrains sont parfois ceux qui en sont le plus éloignés.

Pascale acquiesça.

— Les investisseurs regardent d’abord les cartes de risques.

— Avant même la vue.

Elles reprirent leur marche.

Le chemin serpentait entre deux restanques envahies par les herbes.

Quelques cigales chantaient déjà malgré la chaleur.

Tout semblait paisible.

Pourtant, chaque détail rappelait que le territoire avait changé.

Les anciennes villas en première ligne avaient presque toutes disparu.

Certaines avaient été déplacées.

D’autres démolies.

Célia s’arrêta de nouveau.

Elle contempla longuement la baie.

— Tu sais…

Pascale leva les yeux vers elle.

— Si quelqu’un m’avait montré ce paysage vingt ans plus tôt en me disant qu’un jour les promoteurs éviteraient la côte…

Elle esquissa un sourire.

— Je lui aurais répondu qu’il était fou.

Pascale referma sa tablette.

— Et pourtant…

Elle désigna l’immense panorama qui s’offrait devant elles.

— Il reste magnifique.

Célia acquiesça.

— Oui.

Puis elle ajouta doucement :

— La beauté d’un lieu ne suffit plus à décider de son avenir.

Derrière elles, un léger bruit de gravier se fit entendre.

Comme si quelqu’un venait d’emprunter le même sentier.


Célia et Pascale échangèrent encore quelques mots au sujet des relevés lorsque des pas se firent entendre derrière elles.

Toutes deux se retournèrent.

Un homme remontait le sentier d’un pas régulier.

Sa casquette ne laissait aucun doute.

— Monsieur Papon ! lança Célia avec un sourire. Bonjour !

Le vieux marin s’arrêta à quelques mètres d’elles.

Son visage était fermé.

Plus fermé encore que le jour du sauvetage.

— Vous allez bien ? demanda Célia.

Il ne répondit pas à la question.

Son regard passa de Célia à Pascale, puis au matériel de mesure posé sur une restanque.

Enfin, il demanda sèchement :

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

Pascale répondit naturellement.

— On travaille.

Mais Mr Papon ne semblait déjà plus l’écouter.

Il fit encore quelques pas.

Puis, d’un ton autoritaire, déclara :

— Vous n’avez rien à faire ici.

Le silence tomba.

— C’est une propriété privée.

Il désigna le terrain d’un geste ferme.

— Allez-vous-en.

Pascale resta interdite.

En revanche, Célia ne sembla nullement impressionnée.

Elle croisa calmement les bras.

— Vous avez raison.

Cette réponse surprit même Pascale.

Célia poursuivit avec le même calme.

— C’est bien une propriété privée.

Elle sortit alors sa tablette de son sac.

— Et je représente les propriétaires.

Le vieux marin fronça les sourcils.

— Nous sommes ici pour vérifier l’arpentage du futur complexe hôtelier.

Les mots semblèrent suspendre le temps.

Pendant une seconde, Mr Papon ne bougea plus.

Son regard se fixa sur Célia.

Puis sur la tablette.

Puis sur le terrain.

La couleur quitta lentement son visage.

— Un… complexe hôtelier ?

demanda-t-il d’une voix presque incrédule.

— C’est l’objet de notre mission, répondit simplement Célia.

Le vieux marin resta silencieux.

Ses mâchoires se crispèrent.

On aurait dit qu’il cherchait quelque chose à répondre.

Mais aucun mot ne venait.

Finalement, il fit brusquement demi-tour.

— C’est ce qu’on va voir…

grommela-t-il entre ses dents.

Puis il s’éloigna rapidement par le même sentier.

Célia le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière un muret de pierres.

Pascale rompit le silence.

— Je crois qu’on vient de gâcher sa journée.

Célia resta songeuse.

— Ce n’est pas ça qui m’inquiète.

— Quoi alors ?

Elle regarda une nouvelle fois dans la direction où Mr Papon venait de disparaître.

— Ce terrain.

— Oui ?

— Il a réagi comme si on venait de lui annoncer quelque chose de beaucoup plus grave qu’un simple projet immobilier.

Pascale acquiesça lentement.

Elle repensa à l’expression du vieux marin.

Ce n’était pas de la colère.

C’était… de l’inquiétude.

Une inquiétude profonde.

Comme celle d’un homme qui savait quelque chose que les autres ignoraient.

Le chant des cigales reprit.

Le soleil continuait d’écraser les restanques de sa lumière.

Mais, pour la première fois depuis leur arrivée, ni Célia ni Pascale ne trouvaient le paysage aussi paisible qu’il y paraissait.


Sans dire un mot de plus, Célia et Pascale reprirent le petit sentier qui descendait vers la route.

Le soleil était maintenant écrasant.

Les pierres des restanques renvoyaient la chaleur et les cigales semblaient couvrir tous les autres bruits.

Après quelques minutes de marche, Pascale rompit le silence.

— Tu es sûre qu’on ne s’est pas trompées de terrain ?

Célia sourit.

— Non.

— Tu en es certaine ?

— Absolument.

Elle sortit sa tablette de son sac et fit défiler plusieurs plans cadastraux.

— C’est bien celui-ci.

Elle montra l’écran à Pascale.

— Regarde.

Le périmètre apparaissait clairement.

— C’est exactement le terrain prévu pour le futur complexe hôtelier destiné aux seniors.

Pascale observa le plan.

— Pourtant…

— Je sais.

Célia referma la tablette.

— C’est aussi ce qui m’étonne.

Elle reprit calmement :

— Tu sais, c’est le premier projet que je gère à Carqueiranne.

Elle eut un léger sourire.

— Et crois-moi…

Je vérifie toujours les documents deux fois.

— Trois, même, plaisanta Pascale.

— Ça m’arrive.

Les deux femmes rirent doucement.

Puis Célia poursuivit :

— La commune avait lancé un appel à projets.

— Oui.

— Plusieurs groupes ont répondu.

— Et ?

— Aucun n’avait présenté un projet économiquement viable.

Pascale hocha la tête.

— Jusqu’au vôtre.

— Exactement.

Elles atteignirent enfin la route.

Au même instant, un robotaxi glissa silencieusement jusqu’à elles.

La portière s’ouvrit.

— Votre véhicule est arrivé.

Les deux femmes s’installèrent.

Les portes se refermèrent automatiquement.

Célia s’adressa au système de conduite.

— Le Carthage.

Une lumière verte s’alluma.

— Destination enregistrée.

Le véhicule démarra.

Pendant quelques secondes, tout sembla normal.

Puis, sans prévenir, le robotaxi ralentit.

S’immobilisa.

Et effectua brusquement un demi-tour.

— Tiens…

murmura Pascale.

La voiture prit alors la direction opposée.

Vers la route du Pradet.

En empruntant la montée du Beau Rouge.

Célia fronça les sourcils.

— Non…

Elle se pencha légèrement vers l’interface.

— Le Carthage.

Aucune réaction.

Elle répéta plus distinctement :

— Le Carthage… Carqueiranne.

Cette fois encore, aucune correction de trajectoire.

Au contraire.

Le véhicule accéléra franchement.

Pascale regarda Célia.

Puis éclata doucement de rire.

— Quand ça ne veut pas…

Elle haussa les épaules.

— Ça ne veut pas !

Célia allait répondre lorsque…

PAN !

Un coup de feu.

Puis presque aussitôt…

PAN !

Un second.

Les deux femmes se figèrent.

Instinctivement, elles se retournèrent.

Par la lunette arrière, elles aperçurent plusieurs personnes qui couraient sur la route, sans comprendre exactement ce qui venait de se passer.

Le robotaxi, lui, poursuivait sa route sans ralentir.

À bord, plus personne ne parlait.

Quelques secondes plus tôt, le détour par Le Pradet leur paraissait incompréhensible.

À présent…

Aucune des deux ne regrettait que la voiture ait changé d’itinéraire.

Célia échangea un regard avec Pascale.

L’ambiance venait de basculer.

Et, sans qu’elles puissent encore le savoir, ces deux détonations n’avaient peut-être rien à voir avec un simple hasard.

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#1 Carqueiranne 2046 – le Prosper
#2 Carqueiranne 2046 – Le Pavillon bleu
#3 Carqueiranne 2046 – Du Carthage à Peno
#4 Carqueiranne 2046 – Le lasso à licornes
#5 Carqueiranne 2046 – Combines et combinaisons
#6 Carqueiranne 2046 – Se diriger vers le tunnel
#7 Carqueiranne 2046 – Toujours en vie
#8 Carqueiranne 2046 – Des pâtpillons
#9 Carqueiranne 2046 – Cocktail 0.0
#10 Carqueiranne 2046 – Cartouches 0.0
#11 Carqueiranne 2046 – le QR code

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