#3 Carqueiranne 2046 – Du Carthage à Peno

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Le lendemain, en fin d’après-midi, Anne et Pascale montèrent quatre à quatre les marches du Carthage 3.

L’ascenseur autonome était encore hors service — « maintenance prédictive », annonçait l’écran depuis trois semaines — et aucune des deux n’avait la patience d’attendre.

Pascale manqua trébucher au deuxième palier.

— Doucement !

— Impossible ! répondit Anne sans ralentir.

Elles atteignirent enfin l’appartement.

TOC TOC TOC.

Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit brusquement.

C’était Célia.

Cheveux encore à moitié attachés.

Un pinceau maquillage dans une main.

— Vous êtes en avance !

Jennifer apparut derrière elle depuis la cuisine ouverte.

— Très en avance !

Anne entra déjà dans l’appartement.

— Je ne pensais plus qu’à ça !

Célia referma la porte derrière elles.

— À quoi tu penses ?

Anne la regarda comme si la question était absurde.

— À « Cocktails Du Monde… et d’Ailleurs », pardi !

Sa réponse sortit presque vexée.

Comme si devoir expliquer son excitation lui faisait perdre un temps précieux.

Un petit silence suivit.

Puis Célia et Jennifer échangèrent un regard malicieux.

Le même regard.

Celui des conspirations improvisées.

Celui des soirées qui commencent avant même qu’on soit prêtes.

Jennifer claqua doucement dans ses mains.

— Bon.

Célia pointa sa brosse à maquillage comme un chef d’orchestre.

— On se prépare…

Jennifer termina la phrase.

— …et on y va !

Et soudain…

l’appartement sembla devenir trop petit.

Les quatre femmes se dispersèrent dans tous les sens.

Anne traversa le salon en sautillant pour récupérer sa veste.

Pascale fouillait déjà dans son sac.

Jennifer passa de la salle de bain à la chambre à une vitesse absurde.

Célia essayait simultanément de finir son trait d’eye-liner et d’enfiler une boucle d’oreille.

On aurait dit une équipe sur le point de manquer un dernier train.

Ou le départ d’une fusée.

Pourtant…

personne ne savait exactement pourquoi.

Le bar n’allait probablement pas disparaître.

La soirée ne faisait que commencer.

Il n’y avait aucune réservation.

Aucun événement officiel.

Aucune garantie.

Et c’était précisément cela qui rendait la chose tellement excitante.

Leur adrénaline leur soufflait seulement une idée simple :

dépêchez-vous.

Ne ratez pas quelque chose.

Rater quoi ?

Aucune ne l’aurait vraiment expliqué.

Et cette absence de réponse rendait la situation encore meilleure.

Dans la chambre, Anne ressortit avec trois tenues différentes empilées sur les bras.

— Question importante !

Jennifer leva les yeux.

— Déjà ?

— On s’habille comment pour un bar à cocktails tenu par un quinqua mystérieux qui va nous révéler ses secrets ?

Personne ne répondit immédiatement.

Pascale réfléchit très sérieusement.

— Chic… mais comme si on n’avait pas essayé d’être chic.

— Donc impossible, conclut Jennifer.

Célia riait maintenant franchement.

La lumière du soir entrait par les fenêtres de l’appartement.

Au loin, on apercevait la mer.

Calme en apparence.

Et dans l’appartement, l’agitation montait encore d’un cran.

Anne venait déjà de changer d’avis sur sa tenue.

Pascale cherchait ses chaussures.

Jennifer vérifiait son reflet dans une vitre éteinte.

Célia regarda la scène autour d’elle.

Puis elle sourit doucement.

Cette énergie…

elle la connaissait.

Elle ne venait ni des algorithmes, ni des notifications, ni des simulations immersives.

C’était autre chose.

Une sensation ancienne.

Presque oubliée.

Cette impression étrange…

que la soirée pouvait encore réserver une surprise.

Et qu’il fallait absolument être là quand elle arriverait.


Le robotaxi les déposa avec précision devant l’adresse lumineuse :

222 – Les Hauts de Péno.

Ses bandes bleues pulsèrent une dernière fois avant que le véhicule reparte silencieusement vers une autre course.

Mais les quatre femmes ne le regardaient déjà plus.

Elles étaient ivre de joie.

Pas de fatigue.

Pas d’hésitation.

Juste cette énergie absurde qui précède certains moments qu’on attend sans trop savoir pourquoi.

La légère pente qui montait vers la maison leur semblait presque cérémonielle.

— Ça y est… lança Anne.

— On y est vraiment…, souffla Pascale.

Jennifer riait déjà.

Célia avançait légèrement devant les autres.

Depuis la veille, quelque chose travaillait discrètement dans sa tête.

Ce mystérieux gérant de bar.

Cette maison.

Cette promesse improbable.

Quelques derniers pas.

Puis elles atteignirent un petit portillon métallique.

Derrière lui, un escalier extérieur montait vers ce qui semblait être une terrasse.

Du moins… c’était ce qu’imaginait Célia.

Elle observait autour d’elle en cherchant une sonnette, un interphone, un bouton d’accueil… n’importe quel moyen civilisé de signaler leur présence.

Rien.

Jennifer éclata de rire.

— Dites… on n’est pas venues un peu trop tôt ?

Elle consulta rapidement son bracelet horaire.

— Il n’est même pas dix-huit heures. Ils sont peut-être fermés ?

À cet instant…

CLAC.

Un bruit de chaussures sur les marches.

Puis un second.

CLAC. CLAC.

Les quatre femmes levèrent la tête.

Une silhouette venait d’apparaître en haut de l’escalier.

Costume sombre.

Chemise impeccable.

Jeune.

Très jeune.

Une vingtaine d’années tout au plus.

Ce n’était pas le barman de la veille.

Le jeune homme descendit calmement jusqu’au portail.

Puis, avec un sourire professionnel parfaitement maîtrisé :

— Bonjour. Je m’appelle Kléber.

Les quatre femmes échangèrent un regard rapide.

— Alex finit de brancher un fût de bière et il nous rejoint.

Il ouvrit le portillon.

— Suivez-moi.

Elles montèrent.

Et en arrivant sur la terrasse…

elles s’arrêtèrent net.

Pendant une seconde entière, personne ne parla.

Un bar complet avait été installé directement sur la terrasse.

Pas une installation bricolée.

Un vrai bar.

Bois sombre.

Étagères lumineuses.

Verres suspendus.

Bouteilles venues manifestement des quatre coins du monde.

Et surtout…

la vue.

Magnifique.

La mer s’étendait devant elles.

La côte découpait l’horizon dans la lumière dorée de fin de journée.

La position de la maison supprimait presque tout vis-à-vis.

Juste le ciel.

La mer.

Et les toits lointains de Carqueiranne.

L’espace était parfait.

Pas immense.

Pas prétentieux.

Mais exactement à la bonne taille.

Assez d’espace pour une trentaine de personnes.

Sans se marcher dessus.

Sans bruit inutile.

Sans foule écrasante.

Anne tournait lentement sur elle-même.

— Mais… c’est incroyable…

Pascale inspectait déjà chaque détail du comptoir.

Jennifer murmurait :

— D’accord… alors ça… je ne m’y attendais pas.

Célia, elle, regardait la mer.

Simplement la mer.

Comme pour vérifier que l’endroit existait vraiment.

À peine avaient-elles fini leur inspection improvisée qu’une voix retentit derrière elles :

QUE L’AVENTURE COMMENCE !

Elles se retournèrent.

Le quinqua de la veille venait d’apparaître.

Alex.

Tablier noir.

Manches retroussées.

Sourire immense.

Il posa une main sur le comptoir fraîchement installé.

— Parce qu’un bar… c’est une aventure.

Il marqua une courte pause théâtrale.

Puis ouvrit les bras vers la terrasse entière.

— Bienvenue à Cocktails Du Monde… et d’Ailleurs.

Il tapota le logo provisoire, fixé sur un petit support posé sur le comptoir.

CDM, pour les intimes.

Jennifer applaudit spontanément.

Anne éclata de rire.

Pascale regardait toujours la vue comme si son cerveau n’avait pas encore traité l’information.

Célia finit par sourire lentement.

Le Prosper Club.

Le taxi perdu.

La marche nocturne.

La mer.

Les doutes.

Tout cela semblait déjà appartenir à une autre histoire.

Alex passa derrière le bar.

— Bon… première question existentielle.

Il attrapa quatre cartes encore toutes neuves.

— Vous êtes plutôt classiques…

…ou vous aimez l’inconnu ?

Et, bizarrement…

les quatre femmes eurent exactement la même sensation.

Celle que ressent un équipage juste avant le départ.

Comme si, sans qu’elles l’aient prévu…

quelque chose venait réellement de commencer.

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#1 Carqueiranne 2046 – le Prosper
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#4 Carqueiranne 2046 – Le lasso à licornes

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