#5 Carqueiranne 2046 – Combines et combinaisons

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La soirée avançait doucement.

Les dernières lueurs du crépuscule avaient disparu depuis longtemps et la terrasse du CDM semblait désormais flotter entre ciel et mer.

Les parfums se mélangeaient dans l’air tiède de la nuit.

Agrumes.

Vanille.

Bois ambré.

Iode.

Un soupçon de jasmin.

Et les effluves des cocktails préparés par Alex.

Le tout formait une atmosphère presque irréelle.

Comme si le temps s’était arrêté quelque part au-dessus des Hauts de Péno.

À une table légèrement à l’écart, Kléber discutait avec Anne et Pascale.

La proximité d’âge avait naturellement créé un petit groupe dans le groupe.

— Et toi alors ? demanda Anne. Tu fais quoi exactement ?

— Je suis océanographe.

Pascale ouvrit de grands yeux.

— Sérieusement ?

— Sérieusement.

Anne sembla réfléchir.

Puis quelque chose la frappa.

— Attends…

Elle fronça les sourcils.

— Tu as quel âge ?

— Vingt-deux ans.

— Et tu es déjà océanographe ?

— Oui.

Anne resta quelques secondes silencieuse.

— Mais comment as-tu pu faire huit années d’études à vingt-deux ans ?

Kléber sourit.

Cette question semblait lui être familière.

— Ce n’est pas moi qui ai forcé les choses.

— Comment ça ?

— C’est le métier qui est venu me chercher.

Pascale posa immédiatement son verre.

L’histoire devenait intéressante.

Kléber poursuivit :

— J’ai toujours été passionné par les solutions à apporter à l’Ostreopsis medusae.

À ce nom, Anne hocha la tête.

Comme tout le monde en Méditerranée, elle connaissait le problème.

Les côtes transformées.

Les restrictions.

Les risques biologiques.

Les milliers de personnes contraintes de modifier leurs habitudes.

— Vers quatorze ans, continua Kléber, je passais mes journées à lire des publications scientifiques.

— À quatorze ans ? demanda Pascale.

— Oui.

— Moi je regardais des vidéos de chats.

— Moi aussi, répondit Kléber en riant.

Les trois éclatèrent de rire.

Puis il reprit :

— Je publiais régulièrement mes idées sur des forums spécialisés.

— Des idées de lycéen ?

— Oui.

— Et les chercheurs lisaient ça ?

— Apparemment.

Anne écoutait maintenant avec attention.

— Et ensuite ?

— Au bout de quelques mois, plusieurs personnes avec qui j’échangeais en ligne m’ont proposé une rencontre.

— Sur Internet ? demanda Pascale.

— Oui.

— Ta mère devait être ravie…

— Ma mère m’a accompagné.

— Où ça ?

— À Abidjan.

Les deux jeunes femmes se regardèrent.

L’histoire prenait une tournure inattendue.

— Et là ? demanda Anne.

— Là, j’ai découvert que mes « copains de forum » étaient en réalité l’équipe officielle de recherche sur l’algue.

Pascale resta bouche bée.

— Sérieusement ?

— Sérieusement.

Même Anne avait du mal à y croire.

— Et ils t’ont invité parce que…

— Parce qu’ils appliquaient déjà certaines des pistes que je proposais.

— Quoi ?

— Ils avaient obtenu de meilleurs résultats avec cette approche qu’avec plusieurs méthodes traditionnelles.

Un silence s’installa.

Même le bruit du bar semblait plus lointain.

— Et après ? demanda Anne.

— Après ils m’ont proposé de travailler avec eux.

— À quatorze ans ?

— Officiellement non.

— Heureusement…

— Mais à partir de là, mon parcours a été très différent.

Pascale secoua lentement la tête.

— C’est incroyable.

Puis son expression changea.

Elle sembla réfléchir quelques secondes.

Et lorsqu’elle reprit la parole, sa voix était plus sérieuse.

— Tu sais…

Kléber leva les yeux.

— Quoi ?

— Beaucoup de gens ont quitté les côtes.

— Oui.

— Beaucoup ont simplement fui le problème.

— C’est vrai.

— Toi tu as choisi d’essayer de le résoudre.

Le jeune homme resta silencieux un instant.

Le vent faisait doucement bouger les lumières suspendues de la terrasse.

Finalement il sourit.

Un sourire modeste.

— Je ne sais pas si je le résous.

— Quand même…

— Non.

Il secoua doucement la tête.

— Il existe plusieurs approches.

— Lesquelles ?

— Certaines sont biologiques.

— D’autres ?

— Écologiques.

— Et encore ?

— Sociales.

Cette réponse surprit Anne.

— Sociales ?

— Oui.

— Comment ça ?

Kléber regarda quelques secondes la mer noire au loin.

Puis il répondit calmement :

— Beaucoup de solutions existent déjà.

— Alors pourquoi ne les applique-t-on pas ?

Cette fois son sourire devint plus mystérieux.

— Parce qu’il faudrait que la population soit prête à les accepter.

Personne ne répondit immédiatement.

Même Pascale, pourtant toujours prompte à poser une question, resta silencieuse.

Au loin, Alex venait de lancer un éclat de rire derrière le comptoir.

Les conversations continuaient.

Les verres tintaient.

La nuit avançait.

Mais autour de la table, une nouvelle curiosité venait de naître.


La soirée avait lentement glissé vers la nuit profonde.

Puis vers les heures étranges qui précèdent l’aube.

Celles où les conversations deviennent plus sincères.

Où les rires éclatent sans raison.

Où les inconnus finissent par se connaître.

Alex préparait encore quelques cocktails pour les derniers irréductibles.

Jennifer discutait rugby avec deux clients.

Célia racontait une anecdote de négociation impossible à Anne et Pascale.

Quant à Kléber…

il semblait être devenu malgré lui le centre d’attention de toutes les jeunes femmes présentes.

Non pas parce qu’il cherchait à l’être.

Bien au contraire.

Il évitait soigneusement toute ambiguïté.

Toujours poli.

Toujours souriant.

Toujours disponible.

Mais jamais plus longtemps que nécessaire.

Une manière de faire qui semblait avoir exactement l’effet inverse de celui recherché.

— Il fait exprès ou quoi ? murmura Anne.

Pascale éclata de rire.

— Je crois qu’il essaie surtout de survivre.

À cet instant.

Bzzz.

Une légère vibration parcourut le poignet de Kléber.

Il interrompit sa conversation.

Baissa les yeux vers sa montre.

Son visage changea immédiatement.

Plus sérieux.

Plus concentré.

Au même moment, le vieux marin qui occupait un coin du bar regarda lui aussi son terminal.

Puis il se leva brusquement.

— Merde !

Tous les regards se tournèrent vers lui.

— Un jeune !

Klèber était déjà debout.

Le marin et lui se dirigèrent vers l’escalier.

Les conversations s’interrompirent.

Quelque chose dans leur attitude indiquait que ce n’était pas une simple urgence.

En descendant, le marin demanda :

— Vous aussi on vous appelle pour l’imprudent ?

— Oui.

— Pointe Péno ?

— Je fais partie de la mission de recherche du secteur.

Le marin grogna.

— C’est la merde.

— Je sais.

— Tous les pêcheurs sont en mer.

— Je sais.

— On n’a aucune combinaison disponible.

Klèber hocha simplement la tête.

— C’est pour ça qu’on m’appelle.

Le marin le regarda.

— Comment ça ?

— J’en ai toujours une dans ma voiture.

Le vieil homme sembla surpris.

— Vous avez votre propre voiture ?

Klèber eut un sourire fatigué.

— Oui.

— À votre âge ?

— Et je m’en passerais bien.

Ils descendirent les marches à toute vitesse.

Quatre à quatre pour Klèber.

Deux à deux pour le marin.

Lorsqu’ils atteignirent le portail, une voiture autonome attendait déjà devant la maison.

Portières ouvertes.

Moteur prêt.

— Montez avec moi, ordonna Klèber.

Le marin ne se fit pas prier.

La portière se referma.

— Au port. Secteur 1.

La voiture démarra immédiatement.

À travers les vitres, les rues désertes de Carqueiranne défilaient dans l’obscurité.

Moins de deux minutes plus tard, ils atteignirent le début de la jetée.

À cinq cents mètres.

Les barrières de sécurité s’ouvrirent automatiquement devant le véhicule.

Le marin observa la scène avec étonnement.

— Ça fait longtemps que je ne suis pas venu aussi près de la mer.

Depuis les grandes restrictions côtières, l’accès à certaines zones était réservé aux professionnels autorisés.

La voiture s’immobilisa.

Les deux hommes descendirent.

Le vent soufflait déjà.

Au loin, les vagues frappaient les ouvrages de protection.

Le marin rejoignit un groupe de policiers municipaux.

Plusieurs badauds avaient été repoussés derrière les barrières.

Deux adolescents étaient assis sur un banc.

Blêmes.

En état de choc.

Les policiers expliquèrent rapidement :

— Trois jeunes se sont lancé un défi.

Le marin soupira déjà.

— Lequel ?

— Atteindre le petit phare.

Le vieil homme ferma les yeux.

— Évidemment.

— L’un d’eux est tombé.

— Blessé ?

— Plus ou moins gravement selon ses copains.

Le marin regarda vers la jetée.

Invisible dans l’obscurité.

Puis il se retourna.

— Tous les pêcheurs sont en mer.

— Oui.

— On n’a plus qu’une seule combinaison disponible.

Il chercha Klèber du regard.

Et s’interrompit.

Le jeune homme n’était déjà plus là.

Ou plutôt…

Il était beaucoup plus loin.

Déjà équipé.

La combinaison sombre épousait parfaitement sa silhouette.

Le masque était verrouillé.

Les systèmes de filtration actifs.

Sans avoir adressé un mot à personne.

Sans attendre d’instructions.

Sans chercher à attirer l’attention.

Klèber avançait déjà vers le phare.

Seul.

Face au vent.

Face à la mer.

Comme si tout cela faisait simplement partie de son travail.

Le vieux marin secoua lentement la tête.

Puis murmura pour lui-même :

— À son âge…

Un policier l’entendit.

— Vous le connaissez ?

Le marin observa la silhouette qui s’éloignait dans la nuit.

— Non.

Puis il ajouta après un silence :

— Mais je crois que ce garçon sait exactement pourquoi il est là.

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#1 Carqueiranne 2046 – le Prosper
#2 Carqueiranne 2046 – Le Pavillon bleu
#3 Carqueiranne 2046 – Du Carthage à Peno
#4 Carqueiranne 2046 – Le lasso à licornes
#5 Carqueiranne 2046 – Combines et combinaisons
#6 Carqueiranne 2046 – Se diriger vers le tunnel
#7 Carqueiranne 2046 – Toujours en vie
#8 Carqueiranne 2046 – Des pâtpillons
#9 Carqueiranne 2046 – Cocktail 0.0
#10 Carqueiranne 2046 – Cartouches 0.0
#11 Carqueiranne 2046 – le QR code

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