–Votre feuilleton, offert par Titan-Informatique, Assistance aux particuliers et entreprises–
Le départ de Kléber et de son équipe avait laissé un drôle de vide au CDM.
« Bernard » avait été le dernier à quitter la terrasse. Avant de descendre l’escalier, il avait échangé quelques mots avec Kléber, puis adressé à Alex un bref signe de tête. Les deux couples, qui n’avaient jamais vraiment été des couples, étaient partis à quelques minutes d’intervalle.
Alex avait regardé toute cette petite troupe disparaître sans poser davantage de questions.
Il savait reconnaître le moment où la curiosité devait céder la place à la discrétion. Avec Kléber, c’était devenu une nécessité.
Il consulta sa montre.
Vendredi après-midi.
La journée avançait et, avec elle, approchait l’heure où le CDM devait retrouver son animation habituelle. Alex avait suffisamment vécu de soirées pour savoir qu’une bonne ambiance ne devait rien au hasard. Elle se préparait, s’ajustait, puis se laissait vivre.
Il posa son chiffon près de la caisse et s’adressa à l’intelligence artificielle qui gérait les équipements de la terrasse.
— Bonjour, ma belle. Nous allons préparer la soirée.
Une petite animation apparut sur l’écran du comptoir.
— Bonjour, Alex. Souhaites-tu reprendre une configuration existante ou créer une nouvelle ambiance ?
— Reprenons celle de mardi soir. Elle était parfaite.
L’IA afficha les paramètres enregistrés : intensité lumineuse, température des couleurs, éclairage indirect, orientation des projecteurs et niveau sonore selon les zones de la terrasse.
Alex parcourut les données.
Mardi, les lumières avaient produit exactement l’effet recherché. Les points lumineux soulignaient les contours des tables sans écraser les ombres. Les rambardes se détachaient discrètement sur le ciel du soir, tandis que les éclairages bas donnaient au mobilier une chaleur presque intime.
La mer, elle, restait dans la pénombre, seulement éclairée par les reflets lointains des installations côtières.
— Reprends les éclairages de mardi, demanda-t-il. Même intensité, même température de couleur. Mais adapte progressivement la puissance à la luminosité naturelle jusqu’au coucher du soleil.
— Configuration enregistrée. Souhaites-tu également reprendre la programmation musicale ?
Alex sourit.
— Évidemment.
Il s’installa sur son tabouret, près du comptoir.
— Je veux une pointe de jazz électro, mais sans que ça devienne une démonstration technique. Quelque chose de souple, élégant, qui accompagne les conversations sans obliger les clients à hausser la voix.
— Préférence pour une programmation continue ou des séquences thématiques ?
— Continue. Et ajoute quelques classiques de la bossa nova. Je veux retrouver cette sensation de fin de journée au bord de l’eau, quand personne n’a vraiment envie de regarder l’heure.
L’IA proposa plusieurs orientations musicales.
Alex les parcourut, modifia quelques transitions et retint une sélection mêlant les sonorités feutrées du jazz contemporain aux rythmes brésiliens. Il aimait particulièrement cette alliance : les basses discrètes, les percussions légères, les guitares chaleureuses et ces voix qui semblaient raconter une histoire sans jamais chercher à attirer toute l’attention.
— Évite les ruptures de volume entre les morceaux, précisa-t-il. Et pas de montée artificielle pour donner l’impression que la soirée doit absolument devenir plus intense. Les gens viennent ici pour passer un bon moment, pas pour subir un spectacle.
— Compris. Ambiance proposée : jazz électro et bossa nova, transitions douces, volume conversationnel.
— Parfait.
Alex se leva et fit le tour de la terrasse.
Les premières lumières s’ajustèrent imperceptiblement. Une bande lumineuse s’alluma sous le comptoir, puis les lampes intégrées aux jardinières prirent une teinte chaude. Sur les tables, les petits points lumineux attendaient le crépuscule.
Une guitare commença à jouer dans les haut-parleurs, suivie par une rythmique légère. La musique se glissa dans l’espace sans l’envahir.
Alex s’arrêta près de la rambarde.
La vue était toujours aussi belle.
Il pensa à Kléber.
Le jeune homme avait quitté le CDM avec son équipe, probablement pour rejoindre ses laboratoires et reprendre une journée qui n’avait rien d’ordinaire. Alex espérait qu’il avait enfin pu répondre aux autorités et que des solutions pourraient être trouvées.
Il espérait aussi que les nouvelles venues d’Angleterre ne bouleverseraient pas une fois de plus leur quotidien.
Mais il ne pouvait pas rester toute la soirée à s’inquiéter.
Il avait un établissement à faire tourner, des clients à accueillir et une promesse à tenir : le CDM devait rester ce lieu où l’on pouvait souffler, même lorsque le monde extérieur devenait difficile à comprendre.
Il retourna derrière le comptoir et vérifia une dernière fois la programmation.
— Alors, qu’en penses-tu ? demanda-t-il à l’IA.
— Les paramètres correspondent à tes préférences habituelles. La cohérence entre l’éclairage, la musique et la luminosité extérieure est estimée comme élevée.
Alex haussa les sourcils.
— « Estimée comme élevée »… Tu pourrais simplement dire que c’est joli.
— Je peux également dire que c’est joli, Alex.
Il éclata de rire.
— Ne change rien. Tu es parfaite comme ça.
Il attrapa un verre propre, le posa sur le comptoir et commença à préparer les premiers ingrédients de la soirée.
Un cocktail sans alcool aux agrumes, quelques feuilles de menthe fraîche, un sirop maison et une eau pétillante bien froide. Il avait toujours aimé imaginer des boissons capables de surprendre sans chercher à impressionner.
La musique enchaînait maintenant quelques notes de jazz électro, avant de laisser place à une bossa nova familière.
Alex ferma les yeux un instant.
Voilà. C’était exactement cela.
Il rouvrit les yeux et contempla la terrasse.
Tout était prêt pour ce soir.
Du moins, en apparence.
Car au moment où il allait enregistrer définitivement la configuration, l’IA afficha une notification discrète dans un coin de l’écran.
« Analyse de sécurité : anomalie détectée dans les demandes d’accès à la terrasse. »
Alex fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que c’est encore ?
— Trois demandes d’accès ont été enregistrées depuis un terminal extérieur. Les identifiants utilisés ne correspondent à aucun profil autorisé.
Alex posa lentement son verre.
— Et elles viennent d’où ?
L’IA marqua une courte pause.
— De trois sources distinctes. Leur point commun est une connexion récente au réseau de communication utilisé par l’équipe de Kléber.
La musique poursuivait tranquillement son chemin, avec une guitare brésilienne qui semblait se moquer de la gravité de la situation.
Alex regarda l’escalier.
Puis la terrasse.
— Bon, murmura-t-il. Apparemment, nous allons avoir une soirée un peu plus animée que prévu.
Il désactiva l’accès automatique des visiteurs et demanda à l’IA de conserver l’ambiance musicale.
La bossa nova continua de jouer.
Mais cette fois, Alex ne trouvait plus les lumières aussi rassurantes.
Les premiers clients commencèrent à arriver au CDM peu après dix-neuf heures.
Jennifer et Anne s’étaient installées à une table légèrement en retrait, avec une vue idéale sur l’entrée. Elles avaient commandé deux boissons et, depuis quelques minutes, Anne ne cessait de jeter des coups d’œil vers la terrasse.
— Tu sais, tu vas finir par lui faire un trou dans la porte, lança Jennifer.
— À qui ? quoi?
Jennifer leva les yeux au ciel.
— Je parle évidemment de Thomas !
Anne rougit légèrement.
— Je regarde simplement si les gens arrivent.
— Bien entendu. Et moi, je suis venue pour étudier la décoration.
Anne lui adressa une petite grimace avant de reporter son attention sur l’entrée.
— Tu crois qu’il va venir, finalement ?
À cet instant, le téléphone de Jennifer se mit à vibrer sur la table. Elle consulta l’écran et son visage s’éclaira aussitôt d’un grand sourire.
— Excuse-moi une minute.
Elle se leva et s’éloigna de quelques pas, suffisamment pour pouvoir répondre tranquillement. Anne la suivit du regard. Elle ne parvenait pas à entendre la conversation, mais le sourire de Jennifer ne laissait guère de doute sur le plaisir qu’elle prenait à cet appel.
La conversation fut brève. Lorsque Jennifer revint, elle rangea son téléphone dans son sac et reprit place devant son verre.
— Bon, je ne resterai pas toute la soirée.
Anne ouvrit de grands yeux.
— Tu m’abandonnes ?
— Eh oui. Mon mari est rentré et il y a des priorités.
Anne resta bouche bée. Elle cligna plusieurs fois des yeux, comme si elle espérait avoir mal entendu.
— Ton mari ?
Quelques clients tournèrent brièvement la tête.
Anne baissa la voix, sans parvenir à dissimuler sa stupéfaction.
— Tu ne m’as jamais dit que tu étais mariée !
Jennifer prit tranquillement une gorgée de sa boisson.
— Tu ne m’as jamais demandé.
— Mais… attends ! Tu me racontes toute ta vie, tu me donnes des conseils sur les hommes, tu m’expliques comment reconnaître les bons des mauvais, et tu oublies de préciser que tu as un mari ?
— Je n’ai rien oublié du tout.
— Et cela ne te dérange pas de donner un rendez-vous alors que tu es mariée ?
Cette fois, Jennifer ne répondit pas immédiatement.
Elle observa Anne avec un petit sourire, puis se pencha légèrement vers elle.
— Il n’a jamais été pour moi, ce rendez-vous.
Anne se figea.
Son regard passa du visage de Jennifer à l’entrée du CDM, puis revint vers son amie.
— Tu veux dire que…
— Je veux dire que Thomas t’a remarquée, ce matin. Et que tu l’as remarqué aussi. Comme tu n’aurais probablement jamais osé faire le premier pas, j’ai trouvé une bonne raison de vous donner l’occasion de vous revoir.
— Mais tu lui as parlé, à lui aussi ?
— Quelques mots. Rien de plus. Je n’ai pas organisé un mariage, Anne. Juste une rencontre.
Anne sentit ses joues chauffer. Elle avait été si occupée à s’interroger sur les intentions de Jennifer qu’elle n’avait même pas envisagé cette possibilité.
Elle se sentit un peu piégée, certes, mais aussi étrangement reconnaissante.
— Tu aurais pu me le dire…
— Et te laisser passer toute la journée à trouver une excuse pour ne pas venir ce soir ? Certainement pas.
Anne baissa les yeux vers son verre. Un sourire, d’abord gêné, puis franchement heureux, se dessina sur ses lèvres.
— Tu es impossible.
— C’est ce qui fait mon charme.
Jennifer attrapa son sac et se leva.
— Écoute, je ne vais pas te surveiller toute la soirée. Tu es une grande fille. Si Thomas arrive, parle-lui. Si tu n’as rien à lui dire, pose-lui une question. Et si tu ne sais toujours pas quoi faire, commande-lui quelque chose à boire. Ça lui donnera au moins une bonne raison de rester.
— Et si je me ridiculise ?
Jennifer se pencha pour lui déposer un baiser sur la joue.
— Alors tu auras une histoire à me raconter demain.
Elle fit quelques pas, puis se retourna.
— Ah, et Anne ?
— Quoi encore ?
— Ne lui parle pas de mariage dès le premier verre!
Anne attrapa sa serviette et la lui lança. Jennifer l’esquiva en riant avant de disparaître vers la sortie.
Restée seule à sa table, Anne inspira profondément et tenta de reprendre contenance. Elle se sentit soudain plus légère. Jennifer ne l’avait pas abandonnée : elle lui avait simplement laissé la place.
Elle jeta un nouveau coup d’œil à l’entrée.
Cette fois, la porte s’ouvrit.
Un jeune homme venait d’arriver. Il balaya la terrasse du regard, repéra Anne et lui adressa un sourire.
C’était Thomas.
Anne se redressa aussitôt, lissa machinalement sa tenue et se demanda si elle devait se lever ou rester assise.
Thomas s’approcha de sa table.
— Bonsoir, Anne. Je peux m’installer ?
Elle lui rendit son sourire, avec un peu moins d’assurance qu’elle ne l’aurait voulu, mais suffisamment pour qu’il comprenne qu’il était le bienvenu.
— Bien sûr. Je t’attendais… enfin, pas spécialement, je veux dire…
Elle s’interrompit, horrifiée par sa propre phrase.
Thomas éclata de rire, sans la moindre moquerie.
— Tant mieux. J’avais peur d’être en avance sur un rendez-vous qui n’existait pas.
Anne se mit à rire à son tour. La tension retomba d’un coup.
À quelques mètres de là, Alex observait discrètement la scène en essuyant un verre. Il avait vu Jennifer partir, puis Thomas arriver presque aussitôt.
Il sourit.
— Tiens, tiens…
Son sourire s’effaça lorsqu’il remarqua, sur l’écran de contrôle dissimulé derrière le comptoir, une nouvelle notification.
Demande d’accès à la terrasse : terminal externe.
Le système avait pourtant été verrouillé quelques minutes plus tôt.
Alex posa lentement son verre.
Sur l’écran, une seconde ligne apparut.
Profil identifié : aucun. Connexion associée
Puis une troisième.
Demande de contact prioritaire
Alex regarda Anne et Thomas, qui commençaient à discuter comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Autour d’eux, la terrasse continuait de vivre au rythme de la musique.
Alex n’avait pas encore trouvé quoi penser du message lorsqu’une silhouette imposante apparut à l’entrée de la terrasse.
« Bernard ».
Le colosse avait cette manière bien à lui de se présenter sans annoncer son arrivée : il entrait, observait les lieux, repérait les visages et évaluait les issues. Il ne semblait jamais pressé, mais rien ne lui échappait.
Alex reposa son téléphone.
— Ah ! Voilà le comité d’accueil, murmura-t-il.
L’arrivée de « Bernard » ne pouvait signifier qu’une chose : Kléber n’était pas loin..
Au sujet des demandes de connexion, il décida de poser la question à Kléber plus tard. Inutile de s’inquiéter avant d’avoir les explications.
Pour l’instant, il avait une terrasse à faire vivre, des clients à accueillir et deux jeunes gens à surveiller du coin de l’œil.
Car, en bas de l’escalier, une scène singulière était en train de se dérouler.
Pascale et Kléber venaient d’arriver presque au même instant.
Ils s’étaient salués d’un léger mouvement de tête, sans prononcer un mot. Tous deux semblaient soudain avoir oublié comment on montait un escalier. Les marches étaient pourtant bien là, solides, éclairées et parfaitement accessibles.
Mais aucun des deux ne faisait le premier pas.
Kléber regardait les marches. Pascale regardait Kléber. Puis elle détourna les yeux, un peu gênée, avant de les reporter sur lui.
Elle se souvint alors de la lettre.
Une phrase lui revint avec une netteté étonnante :
« La prochaine fois que nous nous rencontrerons, je te laisserai parler en premier. »
Pascale comprit.
Kléber ne cherchait pas à l’éviter. Il respectait simplement sa promesse. Il lui avait écrit qu’il la laisserait parler la première, et il semblait déterminé à tenir parole, même si cela devait les condamner à rester plantés au pied de l’escalier jusqu’au lendemain matin.
Cette pensée lui arracha un sourire.
Elle fit un pas vers la première marche, puis se retourna vers lui.
Son visage s’éclaira d’un grand sourire, franc et chaleureux.
Pascale et Kléber montèrent l’escalier, côte à côte, mais sans un mot.
Les marches défilaient sous leurs pas. La terrasse était toute proche, avec ses lumières douces, ses conversations et la musique. Pourtant, aucun des deux ne semblait pressé d’y arriver.
Leurs épaules se frôlèrent presque. Aucun des deux ne fit de commentaire, mais le sourire de Pascale ne disparut pas. Quant à Kléber, il paraissait soudain moins préoccupé par tout ce qui l’attendait ailleurs.
Derrière eux, deux couples entreprirent à leur tour l’ascension.
Ils avaient manifestement saisi l’incongruité de la situation : se tenir près l’un de l’autre, échanger des regards complices et donner l’impression de partager une soirée ordinaire, alors qu’un vrai couple avait plus de mal à se rapprocher qu’un faux — si bien qu’Alex, depuis le haut des marches, eut du mal à ne pas rire.
— Bonsoir à tous ! lança-t-il avec son habituelle cordialité.
Les deux jeunes gens entraient sur la terrasse. Pascale et Kléber se tenaient par la main, comme si l’accueil d’Alex avait transfiguré ce moment, pour faire que ce qui devait arriver arrive.
Alex en fut heureux.
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#1 Carqueiranne 2046 – le Prosper
#2 Carqueiranne 2046 – Le Pavillon bleu
#3 Carqueiranne 2046 – Du Carthage à Peno
#4 Carqueiranne 2046 – Le lasso à licornes
#5 Carqueiranne 2046 – Combines et combinaisons
#6 Carqueiranne 2046 – Se diriger vers le tunnel
#7 Carqueiranne 2046 – Toujours en vie
#8 Carqueiranne 2046 – Des pâtpillons
#9 Carqueiranne 2046 – Cocktail 0.0
#10 Carqueiranne 2046 – Cartouches 0.0
#11 Carqueiranne 2046 – le QR code
#12 Carqueiranne 2046 – le Merle
#13 Carqueiranne 2046 – Les quiproquos
#14 Carqueiranne 2046 – Ce n’est pas si simple
#15 Carqueiranne 2046 – La porte
#16 Carqueiranne 2046 – La lettre
#17 Carqueiranne 2046 – Le timide
#18 Carqueiranne 2046 – Le faux volant
#19 Carqueiranne 2046 – Le marché
#20 Carqueiranne 2046 – En Angleterre
#21 Carqueiranne 2046 – l’escalier
