–Votre feuilleton, offert par Titan-Informatique, Assistance aux particuliers et entreprises–
Alex s’était levé tôt.
Comme chaque matin, il avait commencé sa journée par un café bien serré, qu’il emportait avec lui dans son tour habituel de la terrasse du CDM. Il restait toujours quelque chose à faire après une soirée, même lorsque les derniers clients avaient pris soin de ranger leurs affaires avant de partir.
Quelques verres oubliés attendaient près du comptoir. Alex les récupéra, les déposa dans le bac prévu à cet effet, puis remit en place les chaises déplacées au fil des conversations. Il passa ensuite un chiffon sur les plateaux des tables, encore humides de rosée.
Le soleil était bas, presque rasant. Sa lumière dorée glissait entre les rambardes et allongeait les ombres sur le sol. Cette lumière était magnifique, mais elle avait un défaut : elle révélait absolument tout.
Une trace de verre sur une table, une tache sur le carrelage, une marque laissée par une chaussure… Rien n’échappait à l’œil d’Alex.
— On dirait que le soleil travaille pour les services d’hygiène, marmonna-t-il.
Il frotta une dernière marque, inspecta son travail avec satisfaction, puis posa son chiffon.
La terrasse était prête.
Il allait enfin pouvoir s’asseoir, terminer son café et parcourir les dernières nouvelles de Presse83. Il aimait bien ce moment de calme, avant que le CDM ne se réveille et que les habitués ne viennent raconter les aventures de la veille, souvent en les embellissant considérablement.
Il posa sa tasse près de sa tablette et ouvrit le site.
À peine eut-il lu le titre du premier article qu’un bruit de pas résonna dans l’escalier.
Alex ne leva pas immédiatement la tête.
Le CDM était accessible par cet escalier depuis la rue. Des livreurs, des clients matinaux ou des personnes qui s’étaient trompées de chemin pouvaient apparaître à toute heure.
La porte s’ouvrit.
Un colosse entra.
Le terme n’était pas exagéré. L’homme était immense, large d’épaules, avec des bras qui semblaient capables de déplacer les tables sans même les soulever correctement. Il portait une veste sombre, un pantalon robuste et des chaussures qui ne paraissaient pas avoir été choisies pour leur élégance.
Il franchit le seuil, s’arrêta et scruta la terrasse.
Son regard passa sur les tables, les chaises, le comptoir, puis les ouvertures donnant sur la mer.
Il ne regarda pas Alex.
Pas même un instant.
Il resta debout, immobile, comme s’il attendait un signal.
Alex reposa lentement sa tablette.
— Bonjour, monsieur.
Aucune réponse.
Le colosse continuait d’observer les lieux.
Alex n’avait pas l’habitude de se laisser impressionner. Il avait vu défiler suffisamment de personnages au CDM pour savoir qu’un air menaçant ne signifiait pas forcément grand-chose. Et puis, il avait une règle personnelle : tant qu’un individu n’avait pas renversé une table ou menacé, il méritait au moins un café et une chance de s’expliquer.
Le colosse, lui, ne semblait pas disposé à profiter de cette hospitalité.
Il continuait de scruter la terrasse, attentif au moindre mouvement, sans manifester la moindre émotion.
Alex se leva, contourna sa table et vint se placer face à lui.
— Bon. Puisque nous allons manifestement passer un moment ensemble, autant continuer notre dernière conversation. Vous allez bien ? Baurice ?
Aucune réaction.
— Bernard ?
Le colosse observa l’accès à l’escalier.
— Bertrand ?
Rien. Pas un sourcil qui bouge, pas un coin de bouche qui frémit.
Alex inclina la tête.
— Bon, d’accord. Vous n’êtes pas très bavard. Mais je vous préviens, j’ai un répertoire assez fourni.
Il s’apprêtait à poursuivre son inventaire alphabétique lorsqu’on entendit de nouveau la porte de l’escalier.
Cette fois, Alex n’eut pas besoin de se retourner pour savoir qui arrivait.
— Ah ! Enfin quelqu’un qui sait dire bonjour !
Kléber apparut sur la terrasse.
Il semblait fatigué, mais son visage s’éclaira en découvrant Alex. Il traversa les quelques mètres qui les séparaient et l’enlaça chaleureusement. Alex lui rendit son étreinte avec une affection presque paternelle.
— Bon. Alors, mon garçon ! Tu pourrais prévenir quand tu passes. Je commence à croire que tu ne viens uniquement que quand tu n’as plus de café à ton labo.
— C’est faux, répondit Kléber en riant. Je viens aussi quand j’ai besoin de tes conseils.
— Ah ! C’est encore pire. Mon café, comme mes cocktails, au moins, est fiable.
Kléber lui donna une petite tape amicale dans le dos, puis remarqua le colosse.
Son expression changea à peine.
— As-tu encore essayé de deviner son nom ?
Alex se tourna vers lui, l’air offensé.
— J’étais en pleine conversation avec ce charmant monsieur. Je lui ai proposé Baurice, Bernard et Bertrand. Il est possible que je passe à Blaise dans quelques secondes.
Kléber sourit.
— Cela ne sert à rien d’essayer de deviner son nom. Il ne répondra pas. C’est son boulot.
Alex regarda le colosse, puis Kléber.
— Son boulot ? Ne pas répondre quand on lui parle ?
— Entre autres.
— Eh bien, il a trouvé le bon endroit. Ici, certains clients arrivent à commander trois cocktails sans prononcer un seul mot. Je pensais que c’était une maladie locale.
Le colosse ne réagit toujours pas.
Kléber, lui, éclata de rire.
— Tu vois ? C’est pour ça que je viens ici.
— Pour te moquer de mes clients ?
— Pour vérifier que tu n’as pas perdu ton sens de l’humour.
Alex croisa les bras.
— J’ai tout mon temps. Actuellement, j’en suis aux prénoms en B.
— Et tu comptes aller jusqu’où ?
— Jusqu’à ce qu’il craque. Ensuite, je passerai aux noms de famille. Si nécessaire, je reprendrai l’alphabet depuis le début.
Kléber secoua la tête, amusé.
— Tu n’as donc rien d’autre à faire ?
Alex désigna sa tablette, son chiffon et les quelques verres qu’il n’avait pas encore rangés.
— Comme tu peux le constater, je suis débordé.
La porte de l’escalier s’ouvrit une nouvelle fois.
Deux couples firent leur apparition sur la terrasse.
À première vue, rien d’extraordinaire. Les deux femmes portaient des sacs qui auraient pu contenir quelques achats du marché. L’un des hommes avait une veste légère jetée sur l’épaule, tandis que l’autre consultait son téléphone en descendant les dernières marches.
Des touristes, peut-être. Ou des habitants venus profiter de la fraîcheur du matin.
Ils échangèrent quelques mots, puis les deux couples s’installèrent à des tables différentes, suffisamment éloignées l’une de l’autre pour donner l’impression qu’ils ne se connaissaient pas.
L’un demanda la carte des cocktails. L’autre fit de même.
Les conversations reprirent aussitôt, légères, banales, ponctuées de rires discrets.
Alex observa la scène.
Puis il regarda sa montre.
Puis les deux couples.
Enfin, il se tourna vers Kléber.
Il se pencha vers lui et murmura presque à son oreille :
— Tu sais que ça n’existe pas, des clients qui viennent le matin pour boire des cocktails ?
Kléber ne leva même pas les yeux.
— No comment.
Il contourna le canapé, s’y installa confortablement et posa la tête sur un coussin. En quelques secondes, il avait fermé les yeux, les bras croisés sur la poitrine, dans la position parfaite de quelqu’un qui comptait piquer une sieste.
Alex le contempla, incrédule.
— Ah, d’accord ! Monsieur arrive avec un boîtier mystérieux, un garde du corps muet, quatre faux touristes et il décide de dormir !
Kléber ne répondit pas.
— Je te préviens, si tu ronfles, je te facture la location du canapé.
Toujours rien.
Alex soupira et s’assit près de lui.
Il connaissait Kléber depuis suffisamment longtemps pour comprendre que cette attitude n’était pas de l’indifférence. Le jeune biologiste avait appris à gérer des situations qui dépassaient largement les préoccupations habituelles de son âge. Il lui arrivait de porter sur ses épaules une responsabilité qu’Alex jugeait bien trop lourde pour un seul homme.
— Écoute, reprit-il à voix basse, je sais que ce n’est pas facile de gérer toute cette troupe. J’ai connu ça, moi aussi.
Kléber entrouvrit un œil.
— Ah bon ?
— Bien sûr ! À l’époque des Full Moon de Landscape, je devais aussi composer avec la sécurité, les gens qui se croyaient plus importants que les autres, ceux qui ne voulaient pas montrer leur visage et ceux qui venaient simplement vérifier que tout se passait bien.
Alex désigna discrètement les deux couples.
— Mais là, franchement, on dirait des figurants dans une série des années 1990. Il ne manque plus que les lunettes de soleil, les oreillettes et la musique de générique.
Kléber ouvrit les yeux.
Il regarda Alex quelques secondes.
Puis il prononça un seul mot :
— Fini.
Alex fronça les sourcils.
— Quoi, fini ?
Kléber se redressa légèrement.
— Landscape, c’est fini.
Le sourire d’Alex disparut.
Il connaissait bien ce nom. Landscape avait marqué une époque, avec ses soirées monumentales, ses nuits interminables et ses foules venues de toute la région. Il se souvenait des lumières, des basses qui faisaient vibrer les murs et de cette impression que rien ne pourrait jamais s’arrêter.
— Oui, enfin… évidemment que c’est fini, répondit-il. Les années ont passé, les propriétaires ont changé, les habitudes aussi. Mais quel rapport avec…
Il s’interrompit.
Le visage de Kléber lui donna la réponse avant même que le jeune homme ne parle.
— Ça y est, dit Kléber. L’algue est arrivée en Angleterre.
Alex resta immobile.
Pendant une seconde, il eut l’impression que la terrasse venait de perdre tous ses bruits. Les conversations des prétendus touristes, le vent dans les arbres, le léger cliquetis d’un verre derrière le comptoir : tout semblait s’être éloigné.
— Mais… comment ?
Sa voix s’étrangla.
— Les informations n’en ont pas parlé ! Et normalement, elle n’est même pas en Bretagne !
Kléber se redressa complètement.
— Justement.
Alex le fixa, incapable de comprendre.
— Attends. Tu es en train de me dire que cette algue a traversé la Manche ?
— Je te dis qu’elle a été détectée en Angleterre. Ce n’est pas exactement la même chose.
— Mais comment est-ce possible ? Les courants, les températures, les conditions de développement… Tu m’as expliqué tout ça des dizaines de fois !
— Les conditions changent. Et les voies de propagation ne se limitent pas aux courants marins.
Il aurait préféré que Kléber lui explique que tout cela n’était qu’une mauvaise plaisanterie. Malheureusement, son jeune ami n’avait pas l’habitude de plaisanter avec les risques sanitaires.
— Attends, reprit Alex. Pour la Bretagne, tu m’as dit que l’algue n’y était même pas. Alors pourquoi tu parles de l’Angleterre ?
Kléber se frotta les yeux. Il semblait lutter contre une fatigue qui ne datait pas de cette seule nuit.
— La Bretagne a d’autres problèmes liés aux algues, et depuis bien plus longtemps. Il ne faut pas tout confondre. Les proliférations d’algues vertes, par exemple, sont un problème connu sur certaines côtes bretonnes. Mais ce n’est pas la même chose que l’Ostreopsis medusae.
— D’accord. Donc, rien à voir ?
— Rien à voir avec le phénomène précis dont je m’occupe. Les espèces, les mécanismes et les risques sont différents.
Il s’interrompit pour bâiller, puis reprit :
— Pour l’Ostreopsis medusae, ce qui est problématique, c’est sa capacité à s’adapter à son environnement. Et elle le fait plus vite que nous pouvions l’imaginer.
Alex s’appuya contre le dossier du canapé.
— Mais comment une algue peut-elle aller plus vite que des centaines de scientifiques ?
— Parce que nous devons observer, mesurer, comparer, vérifier. Elle, elle n’a pas besoin de remplir des rapports avant de se développer.
Alex eut un sourire fugace.
— Je reconnais bien là la nature. Aucun respect pour les procédures administratives.
Kléber sourit à son tour, mais l’expression disparut presque aussitôt.
— Nous avons construit des modèles à partir de ce que nous connaissions. Or, certaines observations récentes ne correspondent plus à nos prévisions. Cela ne signifie pas que nous ne comprenons rien. Cela signifie que nous devons revoir nos hypothèses, et vite.
Alex se pencha vers lui.
— Et pourquoi les médias n’en parlent pas ?
La question sembla réveiller Kléber davantage qu’un café.
Il sortit son téléphone, le déverrouilla et manipula l’écran pendant une dizaine de secondes. Il ouvrit une application sécurisée, vérifia un accusé de réception, puis rangea son appareil.
— Voilà. Je viens de terminer.
— Terminer quoi ?
— De prévenir les autorités.
Alex cligna des yeux.
— Attends une minute. Tu viens de m’expliquer que l’algue avait été détectée en Angleterre, qu’elle s’adaptait plus vite que prévu. Et tu viens seulement de prévenir les autorités ?
Kléber le regarda avec une patience épuisée.
— Alex, je viens de passer la nuit à vérifier les échantillons, à comparer les résultats et à éliminer les erreurs possibles. Je ne pouvais pas transmettre une alerte sérieuse sur la base d’une première analyse. Maintenant, les éléments sont suffisamment solides pour justifier une notification officielle.
— Et les médias ?
— Ce n’est pas à moi de leur annoncer quoi que ce soit avant que les autorités compétentes aient évalué la situation. Je suis océanographe/biologiste, pas porte-parole du gouvernement.
Alex leva les mains en signe de reddition.
— Très bien, monsieur le biologiste. Je ne voudrais surtout pas perturber le fonctionnement de la science.
Kléber laissa échapper un petit rire.
Puis il regarda le canapé avec une envie manifeste.
— Alex, je peux te demander un service ?
— Bien sûr.
— Je voudrais juste dormir une heure ou deux. Est-ce que je peux squatter ton canapé ?
La question était si simple qu’Alex en oublia momentanément les problèmes qui venaient d’apparaître.
Il observa Kléber.
Ses yeux étaient rougis par la fatigue. Ses épaules semblaient peser une tonne. Même sa manière habituelle de se tenir, droite et attentive, avait cédé la place à une posture plus fragile.
Alex eut l’impression de retrouver le gamin qu’il avait connu des années auparavant, celui qui pouvait s’endormir sur une chaise après avoir passé toute une soirée à lui raconter une découverte scientifique.
Il posa une main sur son épaule.
— Repose-toi, mon garçon. Je te réveillerai plus tard.
Kléber eut un sourire reconnaissant.
— Merci.
— Et ne t’inquiète pas pour le canapé. Il a déjà supporté des clients bien plus encombrants que toi.
— Je ne ronfle pas.
— C’est ce que disent tous ceux qui ronflent.
Kléber se glissa dans le petit canapé, remonta un coussin sous sa tête et ferma les yeux.
Alex récupéra une couverture dans le placard derrière le comptoir et la posa sur lui.
— Voilà. Et maintenant, silence. Le patron veille.
Kléber murmura quelque chose qui ressemblait à un remerciement, puis se tut.
Pendant quelques minutes, la terrasse retrouva son calme.
Les deux couples continuaient de jouer leur rôle de clients ordinaires. « Bernard » surveillait l’escalier. Alex débarrassait les dernières tables, tout en jetant régulièrement un regard vers le canapé.
Il aurait voulu que Kléber s’endorme immédiatement.
Mais le sommeil ne venait pas aussi facilement.
Même les yeux fermés, le jeune homme semblait incapable de mettre son cerveau au repos. Ses doigts bougeaient parfois légèrement, comme s’il poursuivait un raisonnement invisible. Il changeait de position, soupirait, puis recommençait.
Alex connaissait ce phénomène. Il avait vu Kléber travailler pendant des heures, incapable de s’arrêter tant qu’une question demeurait sans réponse.
Cette fois, pourtant, le problème n’était pas seulement scientifique.
Sur la table basse, le téléphone de Kléber s’illuminait sans arrêt.
Une notification.
Puis une autre.
Et encore une autre.
Alex passa près du canapé pour vérifier que le son était coupé. L’écran s’alluma de nouveau.
Trois lettres apparurent.
HMG.
Alex s’immobilisa.
Il connaissait cette abréviation.
His Majesty’s Government.
Le Gouvernement du Royaume-Uni.
Une nouvelle notification apparut, puis une autre. Les initiales revenaient sans cesse, accompagnées de messages dont Alex ne pouvait pas lire le contenu sans déverrouiller l’appareil.
Il n’en avait aucune intention.
Votre feuilleton, offert par Titan-Informatique, Assistance aux particuliers et entreprises
#1 Carqueiranne 2046 – le Prosper
#2 Carqueiranne 2046 – Le Pavillon bleu
#3 Carqueiranne 2046 – Du Carthage à Peno
#4 Carqueiranne 2046 – Le lasso à licornes
#5 Carqueiranne 2046 – Combines et combinaisons
#6 Carqueiranne 2046 – Se diriger vers le tunnel
#7 Carqueiranne 2046 – Toujours en vie
#8 Carqueiranne 2046 – Des pâtpillons
#9 Carqueiranne 2046 – Cocktail 0.0
#10 Carqueiranne 2046 – Cartouches 0.0
#11 Carqueiranne 2046 – le QR code
#12 Carqueiranne 2046 – le Merle
#13 Carqueiranne 2046 – Les quiproquos
#14 Carqueiranne 2046 – Ce n’est pas si simple
#15 Carqueiranne 2046 – La porte
#16 Carqueiranne 2046 – La lettre
#17 Carqueiranne 2046 – Le timide
#18 Carqueiranne 2046 – Le faux volant
#19 Carqueiranne 2046 – Le marché
#20 Carqueiranne 2046 – En Angleterre
