–Votre feuilleton, offert par Titan-Informatique, Assistance aux particuliers et entreprises–
La nouvelle salle de sport venait d’ouvrir sur les hauteurs de la résidence de la Californie. Une franchise dernier cri, avec des machines connectées, des écrans partout et des miroirs qui donnaient l’impression que chaque membre était observé par son propre reflet.
Jennifer avait proposé à Anne de l’accompagner pour découvrir les lieux.
Elle avait omis un détail : la salle comptait un nombre impressionnant de garçons au mètre carré.
Dès l’entrée, Anne s’arrêta net.
Devant elle s’étendaient des rangées de machines métalliques, des bancs réglables, des poids de toutes les tailles et des appareils dont elle ignorait jusqu’à l’existence. Des hommes soulevaient des charges, d’autres couraient sur des tapis roulants, tandis que quelques-uns semblaient surtout occupés à vérifier leur silhouette dans les miroirs.
Anne cligna des yeux.
— Mais… ils sont tous là ?
Jennifer suivit son regard et éclata de rire.
— Non, Anne. Il y en a encore au travail, chez eux ou dans leurs jeux virtuels. Mais ici, tu as effectivement une belle concentration de spécimens.
— Des spécimens ?
— Pardon, déformation professionnelle !
Jennifer avait pratiqué le rugby au plus haut niveau. Elle connaissait les salles de musculation, les programmes d’entraînement et les exercices qui faisaient grimacer même les sportifs les plus aguerris. Pour elle, les appareils n’avaient aucun secret.
Pour Anne, en revanche, c’était une autre histoire.
Elle avançait lentement entre les machines, comme une enfant dans un magasin de bonbons. À chaque nouvel appareil, elle s’arrêtait, intriguée, puis découvrait un nouveau garçon qui semblait tout aussi intéressant que le précédent.
— Celui-là, il travaille quoi ? demanda-t-elle en désignant un jeune homme qui tirait sur une barre.
— Le dos.
— Et celui-ci ?
— Les jambes.
— Et celui qui est assis devant un écran depuis cinq minutes ?
Jennifer observa le garçon, qui semblait choisir un programme sur la console de son vélo.
— Celui-là, je crois qu’il travaille surtout sa patience.
Anne étouffa un rire.
— Tu es terrible !
— Non, je suis réaliste. Dans une salle de sport, il faut savoir distinguer ceux qui s’entraînent de ceux qui attendent que leur corps change par miracle.
Elles arrivèrent devant une rangée de tapis de course.
Jennifer posa son sac et commença à expliquer le fonctionnement des machines. Elle montra à Anne comment régler la vitesse, choisir une pente et arrêter le tapis en cas de problème.
— Première règle : tu ne montes jamais sur une machine sans savoir comment elle fonctionne. Deuxième règle : tu ne cherches pas à battre un record dès la première séance. Troisième règle…
Elle s’interrompit.
Anne venait de remarquer un jeune homme qui s’approchait pour récupérer une bouteille d’eau dans son sac.
— Troisième règle ? demanda-t-elle distraitement.
Jennifer croisa les bras.
— Troisième règle : quand je te parle, tu m’écoutes !
Anne rougit.
— Je t’écoute !
— Bien sûr. Tu viens même de découvrir une nouvelle discipline sportive : le regard fixe sur un inconnu.
— N’importe quoi !
— Tu veux que je lui demande s’il peut te donner quelques conseils ?
— Surtout pas !
Jennifer prit un air faussement sérieux.
— Dommage. Il a l’air très sympathique. Et puis, qui sait ? Il pourrait devenir ton entraîneur personnel.
Anne lui donna une petite tape sur le bras.
— Tu es impossible !
— C’est pour cela qu’on m’apprécie.
Elles commencèrent finalement leur séance. Jennifer expliquait les mouvements avec la précision d’une ancienne championne, corrigeait la position d’Anne et lui apprenait à ne pas forcer inutilement.
Peu à peu, la jeune apprentie pharmacienne se prit au jeu. Elle découvrit qu’elle aimait les exercices, les progrès mesurables et même cette étrange sensation de fatigue qui lui donnait l’impression d’avoir accompli quelque chose.
Entre deux séries, elle continuait cependant à observer les alentours.
Jennifer finit par poser ses mains sur les hanches.
— Anne, soyons sérieuses deux minutes. Tu es venue pour faire du sport ou pour étudier la population masculine locale ?
Anne éclata de rire.
— Les deux, si c’est possible.
— Ah ! Enfin une réponse honnête.
Jennifer lui tendit une serviette.
— Alors, on va commencer par le plus difficile.
Anne regarda les haltères.
— Les poids ?
— Non.
Jennifer désigna le jeune homme qui venait de leur adresser un sourire en passant.
— Dire bonjour sans te cacher derrière moi.
Anne ouvrit la bouche, la referma, puis lança à Jennifer un regard désespéré.
— Tu n’oserais pas…
Jennifer sourit de toutes ses dents.
— Tu ne me connais pas encore assez bien.
Jennifer attendit qu’Anne termine sa série avant de reprendre la conversation.
— Bon, maintenant que tu as fait le tour des machines et repéré la moitié des garçons présents, je crois qu’il faut que je t’explique deux ou trois choses.
Anne s’essuya le front avec sa serviette.
— Je t’écoute, coach !
— Premièrement, ne te fais pas trop d’illusions. Tous ces garçons sont probablement déjà en couple.
Anne ouvrit de grands yeux.
— Tous ?
— Bon, peut-être pas tous. Mais ceux qui ne le sont pas ont parfois une excellente raison de l’être.
— C’est-à-dire ?
Jennifer prit un air mystérieux.
— C’est-à-dire qu’il faut se méfier des apparences. Un garçon peut avoir des épaules magnifiques, un sourire ravageur et une conversation intéressante pendant trois minutes. Ça ne garantit absolument rien pour la suite.
— Tu parles d’expérience ?
— Ma petite, je parle de plusieurs années d’observation sur le terrain.
Elle désigna les appareils autour d’elles.
— Et je ne parle pas seulement de cette salle.
Jennifer avait connu les vestiaires, les stages de préparation, les déplacements en équipe et les troisièmes mi-temps. Après sa carrière professionnelle de rugby, elle s’était reconvertie dans la kinésithérapie. Elle avait ainsi continué à côtoyer des sportifs de toutes les disciplines.
Des rugbymen, des nageurs, des coureurs, des cyclistes, des joueurs de tennis… Elle avait rencontré suffisamment de spécimens pour constituer un véritable catalogue.
— Tu sais, Anne, quand j’étais joueuse, je pensais qu’un homme qui savait encaisser un plaquage saurait aussi affronter une conversation difficile.
— Et alors ?
— Alors, j’ai découvert que certains étaient capables de retourner sur le terrain avec une côte fêlée, mais incapables de reconnaître qu’ils avaient tort.
Anne partit d’un grand rire.
— Tu exagères !
— À peine. J’ai aussi connu celui qui organisait des entraînements supplémentaires pour toute l’équipe, mais qui oubliait systématiquement notre rendez-vous. Celui qui parlait de discipline et de rigueur, mais qui ne retrouvait jamais ses affaires. Et puis celui qui voulait absolument une femme indépendante…
Elle marqua une pause.
— Jusqu’au jour où elle prenait une décision sans lui demander son avis.
— Celui-là, je crois que je le connais déjà, dit Anne.
— Ah bon ?
— Mon dernier petit ami ressemblait un peu à cette description.
Jennifer hocha la tête avec une gravité théâtrale.
— Un grand classique.
Elle s’installa sur un banc et poursuivit :
— Le problème, ce n’est pas qu’ils soient sportifs. J’ai rencontré des hommes formidables dans ce milieu. Certains sont restés des amis. Mais lorsqu’on vit au rythme des compétitions, des entraînements et des déplacements, il faut apprendre à faire de la place à quelqu’un d’autre.
— Et toi, tu n’y arrivais pas ?
Jennifer resta silencieuse un instant.
— Disons que je n’ai pas toujours choisi les bons. Et que je n’étais pas forcément facile à suivre non plus.
Anne la regarda avec étonnement. Jennifer parlait rarement de ses propres faiblesses.
— Tu étais quand même championne !
— Justement. Quand tu passes ta vie à apprendre à gagner, tu finis parfois par croire que tu dois aussi gagner toutes les discussions.
Elle sourit.
— Et puis, entre deux compétitions, j’avais tendance à tomber amoureuse d’hommes qui comprenaient parfaitement mes entraînements, mais beaucoup moins bien mes silences.
— C’est triste, finalement.
— Non. C’est la vie. J’ai appris, eux aussi, j’espère. Et maintenant, je sais qu’un homme peut avoir des abdominaux magnifiques sans posséder la moindre qualité relationnelle.
Anne regarda discrètement le jeune homme qui s’entraînait près des miroirs.
— Celui-là, par exemple ?
Jennifer suivit son regard.
— Tu veux vraiment mon avis ?
— Oui.
— Il a une belle posture, il semble concentré et il a l’air plutôt sympathique.
Anne sourit.
— Donc ?
— Donc, nous ne savons absolument rien de lui !
Jennifer se leva et reprit sa serviette.
— C’est précisément ce que je t’explique depuis dix minutes. Ne confonds pas un joli garçon avec une bonne rencontre.
— Et comment fait-on la différence ?
— On lui parle. On l’écoute. On regarde comment il se comporte avec les autres. Et surtout, on ne lui invente pas des qualités avant même de connaître son prénom.
Anne acquiesça, l’air pensif.
— Tu devrais donner des conférences.
— J’y ai pensé. Mais je préfère la kiné. Au moins, quand un patient arrive avec une douleur, je peux généralement identifier le problème.
— Et quand il arrive avec un problème de cœur ?
Jennifer éclata de rire.
— Là, je vérifie d’abord s’il parle de cardiologie ou de sa dernière rupture !
Elles rirent toutes les deux.
Puis Jennifer reprit un ton plus sérieux :
— Tu sais, je ne veux pas te décourager. Il y a des hommes bien, évidemment. Mais ne cherche pas à en trouver un à tout prix. Tu as vingt-quatre ans, tu as ton métier à construire, des amies formidables et une vie qui commence à peine à prendre forme.
— C’est facile à dire quand on a été une championne connue de tout le monde.
— Tu crois que la célébrité empêche les déceptions ? Elle permet seulement de les vivre devant davantage de témoins !
Anne se mit à rire de nouveau.
À cet instant, le jeune homme près des miroirs s’approcha de leur banc.
— Excusez-moi, je ne veux pas vous déranger. Vous êtes bien Jennifer, l’ancienne joueuse de rugby ?
Jennifer leva les yeux vers lui.
— Ça dépend. Vous êtes journaliste, ancien adversaire ou créancier ?
Le garçon éclata de rire.
— Aucun des trois. Je m’appelle Thomas. Je suis arrivé il y a une semaine dans le quartier. J’ai vu quelques-uns de vos matchs quand j’étais plus jeune.
— Alors, vous avez eu le temps de constater que je ne faisais pas de cadeaux sur le terrain.
— Oui, mais j’imagine que vous êtes plus gentille dans la vie.
Jennifer échangea un regard avec Anne.
La jeune fille avait soudain cessé de sourire. Elle observait la scène avec une attention remarquable.
Jennifer, elle, connaissait trop bien les compliments pour s’en laisser impressionner.
— C’est possible, répondit-elle. Mais il faut parfois du temps pour le vérifier.
Thomas sourit, puis désigna les machines.
— Je peux vous demander un conseil ? Je crois que je fais mal cet exercice.
Jennifer se leva naturellement.
— Bien sûr. Montrez-moi.
Elle examina sa position, lui expliqua comment corriger son mouvement et lui fit recommencer. Thomas écouta attentivement, sans chercher à faire le malin.
Quand il eut terminé, il la remercia.
— Merci beaucoup. Vous expliquez vraiment bien.
— C’est mon métier, répondit Jennifer.
Thomas hésita, puis se tourna vers Anne.
— Et vous, vous débutez ?
Anne sentit ses joues chauffer.
— Oui. C’est ma première séance.
— Alors, bienvenue dans le quartier.
Il lui adressa un sourire simple, sans insister, avant de retourner à son entraînement.
Anne resta immobile quelques secondes.
Jennifer reprit sa serviette et lui donna un léger coup d’épaule.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Tu viens de rencontrer un garçon, il t’a parlé normalement et tu n’as pas eu besoin de te cacher derrière moi.
— Jennifer !
— Je constate un progrès remarquable. Il faudra le noter dans ton dossier médical.
Anne lui lança sa serviette au visage.
Jennifer l’esquiva avec une facilité.
Jennifer regarda au loin et, comme si de rien n’était, elle lança :
— Je lui ai proposé de passer à CDM ce soir.
et Anne, elle aussi, en regardant au loin, de dire :
— Ça fait exactement cinq minutes que nous sommes là et que tu m’expliques qu’il ne faut pas faire cela.
Les deux amies continuaient leurs exercices sans rien dire, mais aussi sans croiser leurs regards, ce qui, elles le savaient, déclencherait un fou rire dont elles ne pouvaient pas se permettre à cet endroit… et à ce moment.
Votre feuilleton, offert par Titan-Informatique, Assistance aux particuliers et entreprises
#1 Carqueiranne 2046 – le Prosper
#2 Carqueiranne 2046 – Le Pavillon bleu
#3 Carqueiranne 2046 – Du Carthage à Peno
#4 Carqueiranne 2046 – Le lasso à licornes
#5 Carqueiranne 2046 – Combines et combinaisons
#6 Carqueiranne 2046 – Se diriger vers le tunnel
#7 Carqueiranne 2046 – Toujours en vie
#8 Carqueiranne 2046 – Des pâtpillons
#9 Carqueiranne 2046 – Cocktail 0.0
#10 Carqueiranne 2046 – Cartouches 0.0
#11 Carqueiranne 2046 – le QR code
#12 Carqueiranne 2046 – le Merle
#13 Carqueiranne 2046 – Les quiproquos
#14 Carqueiranne 2046 – Ce n’est pas si simple
#15 Carqueiranne 2046 – La porte
#16 Carqueiranne 2046 – La lettre
#17 Carqueiranne 2046 – Le timide
#18 Carqueiranne 2046 – Le faux volant
#19 Carqueiranne 2046 – Le marché
