#14 Carqueiranne 2046 – Ce n’est pas si simple

Kléber écoutait avec attention.

Célia expliquait le projet depuis le début, reprenant les documents, les démarches administratives et les raisons qui avaient conduit son groupe à s’intéresser au terrain.

Papon, lui, apportait une autre version de l’histoire.

Il parlait des propriétaires du Canebas, des pressions accumulées pendant des décennies et de cette étrange succession de décisions qui, selon lui, n’avaient jamais été tout à fait innocentes.

Kléber ne les interrompait presque jamais.

Il écoutait religieusement.

De temps en temps, il posait une question courte.

Puis il retournait au silence.

À la table voisine, Anne et Pascale discutaient à voix basse.

Pascale avait encore les yeux fixés sur Kléber.

Celui-ci, au beau milieu d’une explication de Papon, leva machinalement la tête.

Son regard croisa celui de Pascale.

Une seconde.

Puis deux.

Il eut comme un petit sursaut.

Il se redressa.

— Excusez-moi…

Célia continua son explication sans même relever la tête.

Papon poursuivait son récit.

Kléber contourna la table et se dirigea tranquillement vers Anne et Pascale.

— Alors, vous allez bien ?

Pascale sourit.

— Beaucoup mieux maintenant.

— Je t’avais dit que j’allais bien.

— Oui, mais tu aurais pu préciser !

Anne éclata de rire.

Kléber resta quelques secondes à discuter avec elles.

De l’autre côté de la table, Jennifer observait la scène.

Elle finit par lever un sourcil.

— Kléber…

Il se retourna.

— Oui ?

Jennifer désigna la table de Célia et Papon.

— Tu es avec nous ou tu flirtes, Kléber ?

Anne éclata de rire.

Pascale baissa les yeux, visiblement gênée.

Kléber, lui, se redressa avec un immense sourire.

Il regarda Jennifer, puis Célia et Papon.

— Je me rapproche de la table des grands.

Jennifer éclata de rire.

— Ah oui ?

— Oui.

Il retourna vers sa place.

— Mais je garde un œil sur les petites tables.

— On avait compris ! lança Jennifer.

Célia leva enfin les yeux de sa tablette.

— Vous avez fini de jouer ?

Kléber reprit sa place.

— Oui, madame.

Papon esquissa un sourire.

— Bon…

Il posa les deux mains sur la table.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?


Kléber prit quelques secondes avant de prendre la parole.

— Je peux vous donner mon point de vue ?

Célia se tourna vers lui.

— Bien sûr.

Kléber posa ses coudes sur la table.

— Mais je vais regarder le problème sous un angle un peu différent du vôtre.

Il désigna la côte d’un mouvement de tête.

— Moi, je regarde surtout les dangers liés au littoral.

Papon acquiesça.

Kléber poursuivit :

— Depuis plusieurs années, la recherche travaille sur plusieurs méthodes pour limiter la présence d’Ostreopsis medusae. Certaines sont sérieuses. D’autres sont surtout intéressantes pour communiquer.

Jennifer sourit.

— Tu veux dire qu’on dépense beaucoup d’argent pour faire joli ?

— C’est exactement ça.

Il prit son verre d’eau.

— La méthode actuellement la plus soutenue par les autorités consiste à poser des bâches sur le bord de mer et sur une partie du fond marin.

Anne demanda :

— Des bâches ?

— Oui. On déroule une immense membrane sur environ vingt mètres de largeur. L’idée est simple : priver l’algue de lumière et d’échanges avec l’eau.

— Et ça marche ? demanda Pascale.

Kléber fit une moue.

— Ça fonctionne.

Mais pas aussi bien qu’on aimerait le croire.

Il compta sur ses doigts.

— C’est extrêmement coûteux.

— C’est instable.

— C’est compliqué à maintenir avec les mouvements de la mer.

— Et surtout, ça perturbe tout ce qui vit autour.

Pascale fronça les sourcils.

— Même les espèces qui ne posent aucun problème ?

— Évidemment.

Kléber regarda la mer.

— Quand vous recouvrez vingt mètres de fond marin, vous ne choisissez pas qui va manquer de lumière.

Il reprit :

— La méthode peut atteindre environ 75 % d’efficacité dans certaines conditions.

Jennifer intervint :

— Donc ce n’est pas une solution miracle.

— Non.

Kléber sourit.

— C’est surtout très visible.

Célia comprit immédiatement.

— Une solution qui donne l’impression qu’on agit.

— Voilà.

Il poursuivit :

— Il existe aussi les pastilles ou dispositifs de diffusion d’algicides.

Anne demanda :

— Et ça élimine l’algue ?

— Ça peut la réduire localement.

Mais le problème est ailleurs.

Il secoua la tête.

— Ces produits sont eux-mêmes très polluants. Ils coûtent cher et leur efficacité dépend énormément des conditions météorologiques et de la circulation de l’eau.

Papon intervint :

— Donc pourquoi continue-t-on à les utiliser ?

Kléber répondit immédiatement :

— Parce qu’elles ont une utilité.

Tout le monde le regarda.

— Pour les interventions ponctuelles.

Il expliqua que les bâches et les algicides pouvaient être utilisés pour réduire temporairement la concentration de l’algue dans certaines zones où les équipes devaient intervenir.

— Mais il faut être très clair, ajouta-t-il.

Il regarda chacun autour de la table.

— Aucune de ces méthodes ne dispense des protections habituelles.

Combinaison adaptée.

Protection respiratoire lorsque les protocoles l’imposent.

Décontamination.

Surveillance des conditions météorologiques.

Et surtout…

Il marqua une pause.

— Ne jamais considérer une zone traitée comme une zone sûre.

Un silence s’installa.

Pascale regarda Kléber avec attention.

— Alors quelle est la vraie solution ?

Kléber esquissa un sourire.

— C’est justement là que ça devient intéressant.

Il se pencha légèrement vers la table.

— Parce que les deux méthodes dont je viens de vous parler cherchent à tuer l’algue.


Kléber reprit son explication.

— Il existe pourtant une autre approche, beaucoup plus intéressante.

Célia releva les yeux.

— Laquelle ?

— Celle développée par les équipes du Musée océanographique de Monaco.

Pascale se rapprocha légèrement de la table.

— Qu’est-ce qu’ils font ?

Kléber prit son verre et dessina du doigt un cercle imaginaire sur la table.

— Ils ne cherchent pas simplement à tuer l’algue. Ils modifient son environnement.

— Comment ?

— Avec de l’oxygène.

Jennifer fronça les sourcils.

— De l’oxygène dans la mer ?

— Exactement.

Kléber expliqua le principe.

— Des buses sont installées sur le fond marin. Elles injectent de l’air dans l’eau et augmentent localement son oxygénation.

Il poursuivit :

— Or, dans certaines conditions, une concentration élevée en oxygène perturbe fortement le développement de l’algue.

— Elle meurt ?

— Pas forcément.

Il secoua la tête.

— Et c’est justement ce qui est intéressant.

Elle évite simplement la zone.

Pascale comprit.

— Donc on ne détruit pas tout ce qui se trouve autour ?

— Voilà.

Kléber sourit.

— Et c’est là que cette méthode devient très intéressante sur le plan écologique.

Lorsque l’environnement redevient favorable aux autres organismes, différentes espèces peuvent recoloniser la zone.

Petits crustacés.

Mollusques.

Poissons.

Algues non toxiques.

Toute une chaîne de vie peut progressivement revenir.

— Et ça permet de vérifier que ça fonctionne ? demanda Anne.

— Exactement.

Kléber acquiesça.

— Avec les autres méthodes, on peut avoir l’impression d’avoir traité une zone alors qu’on ne sait pas réellement ce qu’il s’y passe.

Il désigna la mer.

— Là, le retour de la vie devient presque un indicateur naturel.

Papon intervint :

— Donc la nature nous dit elle-même si la méthode fonctionne.

— En partie, oui.

Kléber sourit.

— Et c’est beaucoup plus intéressant qu’un rapport administratif de quarante pages.

Jennifer approuva immédiatement.

— Ça, j’aime bien.

Mais Kléber redevint sérieux.

— Le problème, c’est le prix.

Il regarda Célia.

— L’installation est extrêmement coûteuse.

Les équipements doivent être posés sous l’eau.

Les conduites doivent être surveillées.

Les buses entretenues.

Les systèmes d’alimentation contrôlés.

Et tout cela dans un environnement marin particulièrement agressif.

— Donc impossible pour une petite commune ? demanda Pascale.

— Disons que Monaco peut se le permettre.

Il eut un petit sourire.

— À Monaco, quelques centaines de mètres de côte peuvent justifier des investissements que personne n’accepterait ailleurs.

Jennifer lança :

— Parce que les gens sont prêts à payer cher pour avoir une plage.

Kléber rit.

— Très cher.

Il regarda la mer derrière le garde-corps.

— À Monaco, certains seraient capables de payer un mois de salaire pour une journée à la plage si on leur garantissait une eau parfaitement sûre.

Papon secoua la tête.

— Et ici ?

Kléber haussa les épaules.

— Ici, la question est différente.

Célia intervint :

— Mais si la technique fonctionne, pourquoi ne pas l’adapter ?

Kléber la regarda quelques secondes.

Puis sourit.

— C’est exactement la question que nous nous posons.

Il se pencha vers elle.

— Tout le monde n’a pas forcément envie que cela fonctionne.

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#1 Carqueiranne 2046 – le Prosper
#2 Carqueiranne 2046 – Le Pavillon bleu
#3 Carqueiranne 2046 – Du Carthage à Peno
#4 Carqueiranne 2046 – Le lasso à licornes
#5 Carqueiranne 2046 – Combines et combinaisons
#6 Carqueiranne 2046 – Se diriger vers le tunnel
#7 Carqueiranne 2046 – Toujours en vie
#8 Carqueiranne 2046 – Des pâtpillons
#9 Carqueiranne 2046 – Cocktail 0.0
#10 Carqueiranne 2046 – Cartouches 0.0
#11 Carqueiranne 2046 – le QR code
#12 Carqueiranne 2046 – le Merle
#13 Carqueiranne 2046 – Les quiproquos
#14 Carqueiranne 2046 – Ce n’est pas si simple

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