SignalTrace : quand la proximité devient une piste policière
Imaginez. Vous faites le trajet du matin avec le même collègue. À un carrefour, une caméra lit les plaques. À côté, un capteur capte les signaux Bluetooth de vos téléphones. Quelques semaines plus tard, l’un de ces signaux réapparaît près d’une voiture liée à une enquête. Le signal ne donne pas de nom, mais son association passée avec un véhicule connu oriente les policiers. C’est le principe de SignalTrace, un système commercialisé par Leonardo, spécialisé dans la sécurité et les technologies pour les forces de l’ordre.zonebourse+1
Une technologie qui corrèle signaux et déplacements
SignalTrace est conçu pour fonctionner avec les lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation (LAPI). Selon Leonardo, le système identifie des groupes d’appareils grand public -téléphones, montres connectées, balises RFID -qui se déplacent régulièrement ensemble, puis les associe aux enregistrements de plaques et aux données de géolocalisation horodatées. Ce schéma peut ensuite être recherché même si l’enquêteur ne connaît pas le numéro de la plaque.
La société précise que SignalTrace « n’identifie pas les personnes » et collecte uniquement des « signatures électroniques » à partir de signaux déjà émis publiquement, comme le Bluetooth ou le Wi‑Fi. Ces signatures, prises isolément, ne révèlent pas l’identité. Mais leur valeur réside dans la corrélation : un même signal détecté à plusieurs reprises avec une voiture immatriculée au nom d’une personne, devant son domicile ou à proximité d’un autre appareil déjà relié à une personne connue, peut suffire à orienter une enquête.
Un cadre juridique encore flou
La question centrale est celle de l’identification indirecte. Les directives américaines en matière de protection de la vie privée, comme celles du NIST, ne limitent pas les informations identifiantes aux seuls noms : toute donnée permettant de retracer l’identité d’une personne, seule ou combinée à d’autres, entre dans le champ des informations personnelles identifiables. Des recherches sur les données de mobilité ont montré que quatre points de localisation et de date suffisent à identifier de manière unique 95% des individus dans un grand ensemble de données.
La Cour suprême des États‑Unis a reconnu que les données de géolocalisation téléphonique relèvent du Quatrième Amendement, qui protège contre les perquisitions abusives. Dans l’affaire Chatrie c. États‑Unis, rendue en juin 2026, les juges ont statué que l’obtention de données de géolocalisation anonymisées, puis leur affinage pour identifier des utilisateurs, constituait une perquisition. La décision ne tranche pas directement sur SignalTrace, mais elle soulève la même question : quelles protections s’appliquent quand la police utilise des appareils non identifiés et leurs mouvements pour établir des liens entre personnes et événements ?
Quand la proximité devient suspecte
Le problème de fond réside dans les liens de parenté ou de fréquentation. Un regroupement récurrent peut refléter une routine familiale, des trajets partagés, ou encore la participation à une manifestation. Le système observe la proximité, sans pouvoir déterminer les raisons de cette proximité. Un appareil peut être emprunté, laissé dans une voiture, ou détecté chez un passant. Même une correspondance exacte entre un appareil et un véhicule ne permet pas d’établir qui le transportait un jour donné.
Néanmoins, un schéma peut orienter l’attention de la police. Leonardo explique que SignalTrace est conçu pour générer des pistes, qui déterminent les documents demandés par les agents et les déplacements des personnes faisant l’objet d’un examen plus approfondi. Avant même qu’un enquêteur n’associe un nom, le lien déduit a déjà orienté l’enquête. Des études en sciences sociales ont montré que la proximité répétée, en dehors du travail et pendant les heures creuses, permet de classer avec précision une grande partie des amitiés déclarées. SignalTrace utilise une méthode différente, mais le principe reste : la proximité répétée peut révéler des liens sociaux.independent.
Une évolution des pratiques de surveillance
SignalTrace révèle une évolution plus large des pratiques de surveillance. Les enquêteurs n’auront plus forcément besoin de commencer par identifier une personne ou un véhicule connu. Ils pourront se baser sur des schémas récurrents de déplacements et de proximité, puis utiliser d’autres données pour identifier les personnes concernées. Cette distinction est importante car une signature électronique peut permettre d’identifier un individu sans contenir de nom. Un téléphone détecté à proximité des mêmes appareils à plusieurs reprises peut révéler un lien avant même que la police ne connaisse son propriétaire.
SignalTrace soulève donc une question à laquelle la réglementation actuelle relative aux lecteurs de plaques d’immatriculation ne répond pas pleinement : comment la loi doit‑elle traiter les systèmes qui identifient indirectement les personnes grâce aux schémas et aux associations créés par leurs dispositifs ? Source
