À New York, au début du XXe siècle, des familles riches jouaient aux épidémiologistes quand leurs domestiques tombaient malades avec de la fièvre, des diarrhées et des vomissements, surtout en été. Personne ne savait alors que certaines personnes pouvaient transmettre la fièvre typhoïde sans être malades elles-mêmes, en propageant le bacille dans leurs selles ou en touchant la nourriture.
C’est dans ce contexte que prit forme l’histoire de Mary Mallon, une cuisinière irlandaise arrivée seule aux États‑Unis en 1884, qui trouva à s’employer comme domestique avant de se faire une spécialité de la cuisine pour la bourgeoisie new‑yorkaise. Chaque fois qu’elle changeait de place, une dizaine de jours après son arrivée, plusieurs membres de la maisonnée tombaient malades, et parfois même l’un d’eux mourait, sans que personne ne suspecte la cuisinière, qui elle, se portait comme un charme. En 1906, l’ingénieur sanitaire George Soper fut chargé d’enquêter sur une épidémie à Oyster Bay, dans la villa d’un banquier de Long Island, et remonta la trace de la cuisinière qui avait précédé la crise.
Soper comprit que Mary Mallon était ce que l’on appellerait plus tard un “porteur sain”, c’est‑à‑dire une personne capable de transmettre la typhoïde tout en restant en bonne santé. Lorsqu’elle refusa avec violence de se soumettre aux prélèvements d’urine et de selles, arguant qu’elle n’avait jamais eu la fièvre typhoïde et qu’on la persécutait, les autorités sanitaires de New York la firent arrêter en 1907, puis la placèrent en isolement au Riverside Hospital, sur l’île North Brother, près de l’East River. Elle y vécut trois ans, rêvant de retrouver la liberté et de reprendre son travail, car elle n’avait jamais rien fait de mal, selon elle.
En 1910, après une procédure juridique controversée, elle fut relâchée à condition d’abandonner définitivement la cuisine et de suivre un protocole strict d’hygiène. Elle promit de ne plus toucher à la cuisine, mais reprit discrètement ce métier sous un faux nom, contaminant encore plusieurs dizaines de personnes dans des restaurants et des hôtels. Arrêtée à nouveau en 1915, elle fut reconduite à North Brother Island, où elle resta en quarantaine jusqu’à sa mort en 1938.
Sa mise en quarantaine à vie a longtemps divisé les esprits, car elle soulevait une question encore d’actualité : jusqu’où l’État peut‑il aller pour protéger la santé publique, quand il s’agit de restreindre la liberté d’un individu qui n’a commis aucun délit, mais qui se révèle un danger sanitaire malgré lui. Officiellement, Mary Mallon a été tenue pour responsable de 57 cas de typhoïde et de trois décès, bien que certains historiens estiment que ces chiffres soient probablement surestimés.
