Le procès historique du cimentier Lafarge s’est ouvert à Paris.
Accusé de financement du terrorisme en Syrie, le groupe doit répondre d’actes commis en pleine guerre civile.
L’affaire interroge sur la responsabilité des multinationales dans les zones de conflit.
Une audience inédite, à la croisée du droit international et de l’éthique des affaires.
Depuis près d’une décennie, l’affaire Lafarge symbolise un dilemme moral et juridique majeur.
Entre 2013 et 2014, alors que la Syrie sombrait dans la guerre, le groupe français aurait maintenu ouverte sa cimenterie de Jalabiya, à 150 kilomètres d’Alep.
Plusieurs millions d’euros auraient été versés à des groupes armés, dont l’État islamique et Jabhat al-Nosra, pour garantir la sécurité du site et la libre circulation des employés.
Alors que la plupart des entreprises étrangères quittaient le pays dès 2012, Lafarge choisissait de rester, invoquant la sauvegarde d’un investissement de 680 millions d’euros.
Ce mardi 4 novembre, le tribunal correctionnel de Paris a ouvert les audiences du procès du cimentier, propriété du groupe suisse Holcim depuis 2015.
Lafarge est poursuivi pour « financement d’une entreprise terroriste » et « mise en danger de la vie d’autrui ».
Une première en France : jamais une multinationale n’avait été jugée pour complicité d’actes terroristes.
Le parquet national antiterroriste (PNAT) entend démontrer que les dirigeants du groupe ont consciemment financé des organisations jihadistes, malgré les sanctions internationales en vigueur.
Explication des mesures
Au cœur du dossier : une série de paiements dits « de sécurité », effectués via la filiale locale Lafarge Cement Syria.
Ces sommes auraient permis d’obtenir des laissez-passer, de maintenir la production et d’assurer la protection des employés dans un environnement sous contrôle jihadiste.
Lafarge affirme que ces versements visaient uniquement à protéger son personnel et ses actifs industriels.
Mais les magistrats estiment qu’en agissant ainsi, l’entreprise a sciemment alimenté un système de financement du terrorisme.
Sécurité, emploi et économie locale
Pour ses défenseurs, Lafarge voulait préserver l’emploi local et éviter la ruine d’un projet industriel majeur.
Pour les juges, ce choix a contribué à légitimer des acteurs armés responsables de crimes de guerre.
Concurrence et droit international
Le procès pose la question du cadre juridique applicable aux entreprises opérant en zone de guerre.
L’Union européenne pourrait, à terme, renforcer les mécanismes de contrôle sur les investissements en territoires instables.
Bénéfices pour l’intérêt général
Cette audience historique pourrait établir un précédent : celui d’une responsabilité pénale directe pour les multinationales en cas de financement indirect du terrorisme.
Aux États-Unis, Lafarge a déjà reconnu une part de responsabilité, en acceptant de payer 778 millions de dollars d’amende en 2022.
Mais en France, l’entreprise refuse toujours de plaider coupable, espérant démontrer qu’elle n’a jamais eu l’intention de soutenir des groupes armés.
Un pari risqué, face à une opinion publique sensible aux crimes commis en Syrie.
Le procès devrait durer plusieurs semaines.
Un verdict est attendu début 2026, après l’audition de dizaines de témoins, dont d’anciens cadres et diplomates.
En cas de condamnation, les implications juridiques seraient considérables : d’autres groupes opérant dans des contextes de guerre pourraient être inquiétés.
Pour le ministère de la Justice, « ce procès marque une étape essentielle dans la responsabilisation des entreprises internationales ».
Holcim, maison-mère actuelle, se dit « étrangère aux faits reprochés » et rappelle que « la direction concernée n’est plus en poste ».
Les ONG, elles, saluent « un tournant pour le droit international des affaires ».
À l’inverse, certains juristes redoutent une « judiciarisation excessive » de la diplomatie économique française.
Au-delà du cas Lafarge, c’est une question fondamentale qui s’invite au tribunal : jusqu’où une entreprise peut-elle aller pour protéger ses intérêts dans une zone de guerre ?
L’issue du procès pourrait redéfinir les frontières entre logique économique et éthique, à l’heure où les conflits se multiplient.
