
Le récit d’une vie brisée et d’un combat pour la reconnaissance
Frédérique Gouzien, 59 ans, artiste plasticienne, revient sur son parcours marqué par un viol subi en 1984 au Conservatoire de Toulon. Après plus de trente ans de silence, elle a osé porter plainte. Un geste tardif mais essentiel, selon elle, pour retrouver une forme d’apaisement et alerter sur les violences sexuelles dans le milieu artistique.
Un parcours marqué par un basculement brutal
Originaire des Landes où elle s’est installée en 2008, Frédérique Gouzien a longtemps cultivé une passion pour la musique. Médaillée d’or au piano et au hautbois, elle se destinait à une carrière musicale. Son avenir a pourtant pris un tournant inattendu. Ses parents l’ont orientée vers des études d’infirmière en psychiatrie, un choix motivé par la sécurité financière et le poids du regard social.
Pendant vingt-trois ans, elle a exercé ce métier jusqu’à l’épuisement professionnel. Depuis 2018, elle s’est tournée vers les arts plastiques, mais elle confie ne plus avoir de passions.
Le drame de mai 1984
C’est au Conservatoire de Toulon, en mai 1984, que sa vie a basculé. Elle venait d’avoir 18 ans. Son professeur de piano, qu’elle admirait, l’a violée. L’homme l’avait encouragée à venir travailler sur son temps de pause, sous prétexte de l’aider à progresser. Ce rendez-vous, censé lui permettre d’avancer plus vite, a marqué le début d’un traumatisme qu’elle a enfoui pendant des décennies.
Trente-six ans de silence avant la plainte
Comme beaucoup de victimes, elle a refoulé ce souvenir douloureux. Elle a continué sa vie, entre travail et famille, sans en parler. Un accident de voiture en 2015 a tout bouleversé. La dépression, une tentative de suicide et des suivis psychologiques ont réveillé ce passé.
En 2021, elle a franchi le pas et déposé plainte auprès du procureur de Toulon, seule, sans accompagnement thérapeutique. Ce geste représentait pour elle un point final, la volonté d’être reconnue comme victime et de libérer la parole d’autres personnes concernées.
Une justice limitée par la prescription
Son agresseur étant décédé, l’affaire n’a pas pu être instruite. Frédérique Gouzien savait sa démarche prescrite. Elle a cependant trouvé un certain soulagement à recevoir une réponse officielle, même sans réparation judiciaire.
Un témoignage rendu public pour alerter
Aujourd’hui, elle souhaite médiatiser son histoire. Sa volonté est d’interpeller l’opinion publique sur la nécessité de mieux protéger les élèves dans les établissements culturels. Sans généraliser, elle alerte sur des pratiques restées longtemps sous silence dans certains conservatoires.
Un message adressé aux victimes
À celles et ceux qui hésitent encore à parler, elle rappelle que les mentalités et les moyens ont changé depuis les années 1980. Elle insiste : « Il ne faut pas avoir honte, ce n’est pas de votre faute, téléphonez à un professionnel, faites constater ce que vous avez subi, parlez à un adulte de confiance, écrivez ce que vous ressentez, et surtout n’attendez pas comme moi, votre équilibre et vos choix de vie en dépendent ».
Un avenir incertain mais une voix qui compte
Frédérique Gouzien dit « survivre » après ce long cheminement. Elle pose une question essentielle : quelles mesures existent aujourd’hui pour protéger les enfants et adolescents dans les conservatoires et permettre aux familles d’accéder à des dispositifs clairs de prévention et d’accompagnement ?
Le constat sévère de son avocate
Le mot de Maître Carine DURRIEU DIELBOT, Avocate à la Cour ; Ex membre de la CIIVISE (commission indépendante inceste et violences sexuelles sur les enfants) ; Ex membre du Comité d’évaluation des Cours Criminelles « Je voulais que la justice me reconnaisse en tant que victime » : ce sont des mots que j’entends tous les jours dans mon cabinet. Délais de prescription, enquêtes insuffisantes, manque de preuves…entrainent des statistiques accablantes : 86% de taux de classement sans suite pour l’ensemble des violences sexuelles qui montent à 94% pour les viols. La Cour Européenne des Droits de l’homme s’en est alarmée dans son rapport du GREVIO rendu en septembre 2025. Que faisons-nous ? collectivement, pour renverser cette Injustice ? Il est temps d’Agir pour un vrai changement collectif qui passe par une reconnaissance judiciaire en qualité de victime ».
Un grand merci à Madame Gouzien pour sa confiance et la force de son témoignage partagé.
Laurence GRISEY-DESHAYS
