Imagine (non, on parlera pas de John)… T’es chez ton pote Roger, dans sa petite maison perchée dans les hauteurs de Toulon. Y’a un jardin, un peu de mistral, et surtout une bonne bande de dix potes venus pour un petit barbecue. Saucisses, côtelettes d’agneau, taboulé préparé par Céline (la femme de Bernard), et tout un tas de victuailles pour flatter nos palais fatigués.
Bon, Hervé exagère déjà un peu avec le Pastis, mais comme d’hab, Mireille – la femme de Roger – va vite le recadrer avec un regard qui ne laisse aucune place à la négociation. Bref, le terrain est planté, l’ambiance est posée. Manque plus qu’un élément crucial : la musique.
L’enceinte est branchée, le son est bon. Alors, qu’est-ce qu’on écoute ?
Là, j’ai une technique bien rodée : je laisse faire, je laisse les potes et surtout leurs femmes passer leurs morceaux. Je dis rien. Je laisse couler, je fais mine d’être occupé à surveiller les merguez… Et puis, à un moment donné, quand le terrain est mûr, je m’approche subtilement de l’enceinte, l’air de rien, et je balance du DUB.
Et là, tout change. Je vous le dis : KING TUBBY entre en scène.
D’un coup, l’ambiance glisse. Cedric et Sonia – qui me connaissent bien et qui sont de sacrés mélomanes (plutôt branchés Metal, au passage) – me jettent un regard complice, petit clin d’œil genre : « On t’a capté Bill ».
Les sourires se dessinent, les langues se délient, même Hervé devient doux comme un agneau.
Plus personne ne dit : « On met autre chose ? »
Non. Là, c’est bon. Le moment est réussi. La musique a pris sa place. Le Dub, les amis.
Ce truc qui change l’atmosphère d’un simple barbecue en moment suspendu.
Le roi de la table de mixage : King Tubby
Bon, les amis, attachez vos ceintures de hamac, on embarque direction Kingston, Jamaïque.
Années 60. L’air est chaud, moite, la musique flotte comme une odeur de jerk chicken — et au milieu de tout ça, un certain Osbourne Ruddock, alias King Tubby, bidouille dans son atelier un truc qui va littéralement retourner la planète musique.
À la base, le King n’est pas musicien. Il est ingénieur électricien. Un gars des fils, des lampes, des circuits. Il répare des amplis, bricole des radios, monte des systèmes de sonorisation pour les sound systems de quartier. Mais ce qu’il veut, c’est que le son tape plus fort, plus clair, plus profond. Il veut faire vibrer la rue.
Alors un jour, en 1968, il décide de s’installer une petite station de mixage chez lui, dans sa cuisine (véridique). Et c’est là que ça part en cacahuète cosmique : il commence à isoler des pistes, enlever la voix, laisser juste la basse, jouer avec les delays, envoyer des échos à contretemps, faire apparaître-disparaître des sons comme un magicien du reggae.
Et paf. Le dub est né.
La révolution du silence
Ce qui est fou, c’est que King Tubby ne compose pas à proprement parler, il décompose.
Il prend un morceau de reggae et le transforme, le fait glisser dans une autre dimension. Il retire des éléments pour en amplifier d’autres, comme un sculpteur du son qui taille dans le gras pour révéler l’essentiel.
Et ça marche. Mieux que ça : c’est un raz-de-marée.
Tous les DJs veulent leurs « versions » faites par Tubby. Des riddims retravaillés à la sauce delay/reverb avec des giclées d’écho venues de l’espace. Il devient le producteur de l’ombre, celui que même les chanteurs veulent avoir derrière leur voix.
Avec des acolytes comme Lee « Scratch » Perry, Scientist, ou encore Prince Jammy (qui fut son apprenti, attention le level), King Tubby a posé les fondations de la musique électronique moderne.
Sans lui, pas de trip-hop, pas de drum’n’bass, pas de dub techno.
C’est le grand-père spirituel des mecs qui tournent des potards en festival à 3h du mat, sauf que lui le faisait avec des bandes magnétiques et des amplis chauffés à blanc.
Son studio est devenu une institution à Kingston, un genre de temple de la réverb, où il a produit des dizaines de disques cultes. Le mec n’était pas juste un mixeur : c’était un architecte du groove. Il dessinait le silence comme d’autres dessinent les sons.
Il paraît que son chien aboyait à chaque fois qu’il lançait un écho trop long, comme s’il flippait d’être téléporté.
Et que Tubby utilisait ça comme un genre de test de mix : « Si Rex panique, c’est que le delay est trop chaud. »
(Bon, véracité discutable, mais la légende est belle.)
Une fin tragique
Malheureusement, l’histoire se termine mal.
King Tubby est assassiné en 1989, devant chez lui, à 48 ans, lors d’un braquage crapuleux.
Une perte immense pour la musique, mais son héritage est immortel.
Aujourd’hui encore, il suffit de mettre une de ses versions pour sentir la basse vous masser les côtes flottantes, et la batterie vous poser sur un nuage de groove jamaïcain.
Pourquoi le Dub, bordel ?
Alors voilà les amis : vous vouliez savoir ce que c’est que le dub (vite fait, je vous l’accorde), pourquoi Bill sort ce mot sacré en plein barbecue ? Voilà pourquoi.
Parce que dans ce monde de bruits inutiles, King Tubby a prouvé qu’on pouvait faire danser les gens avec du silence et des fréquences bien placées.
Franchement, y’a pas à réfléchir plus longtemps :
Tu prends n’importe lequel de ses albums, tu appuies sur « lecture », et tu te laisses faire.
Pas besoin de choisir, tout est bon.
C’est à écouter tout de suite, maintenant, sans attendre, et sans modération.
La conclusion sauce merguez
Et moi, je dis : c’est encore la meilleure recette pour un bon moment entre amis — du calme, du groove, et des basses qui collent au fond de la bière.
À bientôt, bande de nazes —
La chronique de Bill continue son été comme un delay bien calé : elle revient toujours.
