Et si Pierre Bourdieu…
Pourquoi certains événements font la une pendant trois jours tandis que d’autres sont oubliés après deux heures ? Pourquoi Aubagne fait-elle la une ce lundi et pas un autre incident ?
Personne ne décide seul. Mais tous ne sont pas égaux .
Le journalisme, une petite usine de tri
Le champ journalistique ( un concept de Bourdieu ) est ce petit monde de rédactions, de chaînes et de sites web qui obéit à des règles spécifiques . Qu’est-ce qui fait l’actualité ? La nouveauté , la proximité, le conflit , l’ émotion , la notoriété des personnes impliquées .
Sur 1 000 dépêches de presse reçues quotidiennement , seules 20 sont retenues par une rédaction : sélection et contrôle.
De plus , dans ce domaine, il existe une hiérarchie. Quand l’AFP, Le Monde ou TF1 lancent un sujet , d’autres suivent. Les journalistes se lisent : on ne veut pas rater le sujet traité par son voisin . Pour Bourdieu , il y a une circulation circulaire du travail journalistique . Nous serions pris dans une spirale perpétuelle , en quelque sorte .
Compétition : plus on se dispute, plus on se ressemble.
Paradoxe : plus les médias se disputent l’audience, plus ils parlent de la même chose. Si tout le monde diffuse Aubagne à 10 heures , impossible de diffuser Panama à 10h05 : vous semblerez déconnectés.
Une autre conséquence de cette concurrence : le coût. Un sujet déjà traité est moins onéreux à aborder : on dispose déjà d’images , de données et de chiffres . En revanche, un thème inédit , dans un domaine sans équivalent, exige davantage de ressources . Il a donc moins de chances d’être retenu .
Cette course à l’audience modifie les approches : titres plus accrocheurs, direct permanent, émotion , mais aussi des contre-mouvements : la presse régionale se distingue par sa proximité , son travail de terrain , son approche in situ . C’est aussi une question de stratégie d’audience, mais dans le sens inverse .
Le pouvoir symbolique, qui impose le cadre
Le pouvoir symbolique est la capacité de rendre évident un point de vue particulier . Lorsqu’un journal télévisé qualifie un événement de « dramatique » , « inauthentique » ou « incident », il impose une classification .
Ce sont les institutions ( préfecture, parquet , ministères ) qui détiennent le plus grand pouvoir symbolique : leur communiqué de presse pèse plus lourd qu’un témoignage isolé. De plus, celles qui bénéficient de la plus large audience peuvent plus facilement imposer leur vision des choses.
Au final , ce dont nous parlons, c’est du fruit d’un enchevêtrement : ce que veulent les sources, ce que les rédactions jugent faisable et commercialisable, ce dont leurs collègues parlent déjà , ce que leur public souhaite . Non pas un seul directeur , mais un système qui privilégie ce qui satisfait tout le monde .
