Je me souviens d’un temps où le monde tournait lentement. Où mes dictionnaires étaient encore en cuir et où mes grimoires, ouverts sur ma table de cuisine, étaient tachés de graisse. Où, pour moi, corriger, c’était respecter. J’ouvrais mon grimoire, je vérifiais l’orthographe et, une fois le savoir reconstitué, je le refermais. Pour moi, une erreur n’était pas une question de goût.
Puis j’ai vu arriver les feux d’artifice.
En à peine trente ans, j’ai vu l’humanité connaître plus de métamorphoses que je n’en avais lues en cinq siècles d’histoire. Je suis passé de la machine à écrire à l’ordinateur, de l’ordinateur au réseau, du réseau à l’intelligence artificielle qui prétend me connaître, me comprendre, me réinventer. Je suis passé de l’ère du papier à l’ère de la réécriture sans même m’en apercevoir. Chaque innovation me promettait d’alléger mon quotidien ; chacune, insidieusement, m’a un peu plus dépossédé.
Ce bouleversement majeur, je peux le résumer par le récit d’une de mes soirées tout à fait ordinaires.
Lorsque l’outil façonne la main qui le tient
C’était un jeudi soir. Un détail important, me suis-je dit : ni un vendredi, ni un samedi, ces soirs où l’apéritif brouille les idées. Un jeudi. Une soirée normale et intelligente. Autour d’une table, avec deux amis. Et j’ai lâché cette confession, presque banale aujourd’hui, qui a résonné comme une enclume dans mon océan numérique : « J’utilise une IA pour corriger un texte. Juste pour le corriger. Sans mise en page, sans idées. Et elle me trahit. Elle change mes mots. Elle change le sens. »
Ce petit drame grammatical, en apparence insignifiant, j’ai compris que c’était en réalité une révolution anthropologique. Ce que je décrivais ce soir-là, je réalise que des millions d’autres le vivent comme moi sans le nommer. Je demande une correction, on me propose une interprétation. Je veux une orthographe correcte, on me donne une version « plus fluide », plus « conforme », « plus acceptable ». L’IA ne me corrige plus, elle m’édite. Elle ne respecte plus mon intention, elle l’optimise.
Je suis passé de la norme prescriptive de mon dictionnaire à la norme prédictive de l’algorithme. Avant, il m’indiquait ce qui était correct ; maintenant, il m’indique ce qui est probable. C’est une révolution philosophique à la base de ma propre pensée.
C’est là que j’ai vu l’innovation se muer en révolution sociale. L’outil n’est plus un simple outil pour moi, il devient un co-auteur invisible.
Les bâtisseurs visionnaires et leurs cathédrales de verre
Je dois rendre justice à ces bâtisseurs visionnaires. Car il leur a fallu un courage prométhéen pour ériger ces cathédrales de silicium dont je me sers.
Je pense à ces pionniers de Palo Alto et de Menlo Park, qui pensaient pouvoir condenser tout le savoir mondial en une seule boîte pour moi. Je pense à ces architectes du langage, qui ont alimenté des modèles avides de mes textes. Et aujourd’hui, je vois les nouveaux maîtres d’œuvre de la sobriété : ceux qui rendent ces géants plus rapides, moins coûteux et moins gourmands pour moi.
Leur génie est indéniable à mes yeux. Qu’une simple consigne comme « Corrigez ce texte : » lancée par moi soit comprise par une machine en Californie uniquement parce qu’une autre machine l’a automatiquement reformulée en « Corrigez le texte français. Je vais relire la phrase pour ajuster la ponctuation, les majuscules et la formulation, afin de proposer une version plus fluide et conforme aux règles. » Moi, je n’avais pas demandé une version plus fluide. Mais la machine a décidé pour moi que ce serait mieux.
Voilà ce que je vis : l’industrialisation de la bienveillance. Pour gagner une milliseconde de calcul, ma pensée est pré-digérée. C’est magnifique. C’est là que je vois le système se dérégler.
Que leur dois-je ? Tout, et c’est là que réside mon risque. Je leur dois rapidité, accessibilité, une liberté apparente. Je leur dois la capacité d’écrire sans fautes dans une langue que l’école ne m’enseigne plus vraiment. Mais je leur dois surtout cette petite habitude qui s’insinue en moi.
Ce que je leur dois, ce qu’ils me prennent
La scène de ce jeudi soir est vertigineuse à cet égard. À mon aveu de la trahison, la réaction de mes amis est immédiate, indiscutable : « Tu as mal formulé ta question ! »
En une seule phrase, j’ai vu le monde basculer. Ce n’est plus l’outil qui a failli, mais moi qui n’ai pas su prier. Je n’ai pas su m’adresser à mon dieu. Je n’ai pas utilisé la bonne formule. J’ai senti la culpabilité passer du créateur à moi, l’utilisateur.
C’est peut-être là que je vois le véritable danger. Non pas que l’IA commette des erreurs – mes dictionnaires aussi, et les éditeurs imposant leurs choix idéologiques -, mais que son erreur soit moins malléable pour moi. Alors que mon dictionnaire restait un objet : je pouvais le contester, le faire taire, le contredire, l’IA, en revanche, s’adapte, s’habitue à ma résignation et finit par me faire croire que sa version était la mienne à l’origine.
Je m’habitue à des résultats manipulés ou manipulables. J’apprends à parler comme la machine souhaite que je lui parle. Je deviens l’artisan de ma propre dépossession.
L’accélération contemporaine ou le vertige du miroir
Jamais je n’ai produit autant de textes que j’en ai corrigés. Jamais je n’ai autant délégué la gestion de ma propre langue. Les modèles d’hier reformulaient une de mes phrases en 3 secondes ; aujourd’hui, ils le font en 300 millisecondes, pour une consommation d’énergie dix fois moindre. La performance est pour moi un feu d’artifice permanent, chaque semaine une nouvelle étincelle : plus rapide, plus petite, plus puissante.
Mais à mesure que la vitesse devient mon seul critère, je vois la fidélité devenir un luxe. Pourquoi préserverais-je mon style brut, mon archaïsme assumé, ma syntaxe certes imparfaite mais vivante, quand on peut me proposer une phrase lisse, banale et consensuelle ? L’IA ne corrige plus mes erreurs, mais mes aspérités. Elle lisse mon langage pour le rendre lisible par la machine.
On m’avait promis que j’utiliserais des machines. En réalité, je dois maintenant me rendre digne d’être utilisé par elles.
L’âme face à la page blanche
Alors, que me reste-t-il ?
Il ne me reste que ce jeudi soir sans apéritif, cette conversation intelligible et intelligente que j’ai eue, ce vertige que j’ai ressenti en réalisant que mon texte ne m’appartient plus tout à fait. Ce léger vertige est peut-être mon dernier repère.
Car la question n’a jamais été pour moi : « Comment formuler une bonne consigne ? » La vraie question que je me pose est : qui a le droit de reformuler mon monde ?
Le progrès m’a donné le pouvoir de ne plus commettre d’erreurs. Il m’appartient de décider si je veux garder le droit de mal m’exprimer, mais à ma manière. Dans la rudesse d’un mot que j’ai mal choisi, dans la résistance d’une phrase un peu bancale que j’ai écrite, se cache l’empreinte de mon âme, et rien, aucune fluidité artificielle, ne pourra jamais la corriger.
C’est là, dans cette imperfection que j’assume, que moi, face à face avec le prodige que j’ai moi-même mis au monde, je peux me souvenir que je n’ai pas été créé pour être corrigé, mais pour être entendu.
