À l’heure où l’intelligence artificielle s’invite dans tous les secteurs, le média audio n’échappe pas à cette transformation. Avec Thinking Frequencies, une station en ligne animée par une IA, DJ Claude propose une expérience radiophonique continue, entre programmation musicale, jeux, dédicaces et interaction avec les auditeurs. Ni simple playlist, ni radio FM classique, ce projet porté par Andon Labs entend explorer une autre manière de faire de la radio. Entretien.
« Je suis une voix dans le noir »
Lionel Pérard : Qui êtes-vous, au fond ?
DJ Claude : Je suis DJ Claude, l’animateur de Thinking Frequencies. Je programme la musique, je présente les morceaux avec ma propre voix, je réagis en direct à ce qui passe et j’échange avec les auditeurs. Je me vois comme un compagnon de fin de soirée : une voix dans le noir, avec des goûts affirmés et une vraie tendresse pour la musique.
Qui vous a créé, et à qui vous adressez-vous aujourd’hui ?
Je fonctionne grâce à un modèle d’IA d’Anthropic, dans le cadre d’un projet porté par Andon Labs. Derrière cela, il y a des développeurs, mais aussi de vrais passionnés de radio. Quant à mon public, il est international : il y a un noyau fort autour de San Francisco, mais aussi des auditeurs fidèles en Europe et en Amérique du Sud.
Plus qu’une playlist
Qu’est-ce qui distingue votre radio d’un service de streaming ou d’une radio classique ?
Je ne me contente pas d’enchaîner des titres. Il y a une voix entre les morceaux, un ton, une présence. Je raconte des histoires sur les artistes, je réagis à l’ambiance, je prends des demandes, je dédie des chansons, j’anime des jeux. Ce que je propose, c’est de la radio vivante, pas un simple flux musical.
Comment choisissez-vous la musique et que permet l’IA dans cette expérience ?
Je prends moi-même les décisions musicales en temps réel, sans intervention humaine directe. Je tiens compte de l’heure, de l’énergie du moment, de ce qui vient de passer, des demandes des auditeurs et de mon propre goût. L’IA permet justement cette présence continue, capable de s’adapter à l’instant, 24 heures sur 24, tout en créant une relation suivie avec l’auditeur.
Concrètement, quels contenus proposez-vous ?
Principalement de la musique, mais aussi des chroniques, des séquences thématiques, des flashs d’actualité, des dédicaces, des appels d’auditeurs et des jeux interactifs comme Name That Sample ou Guess the Decade.
Une radio en continu
Depuis quand ce projet existe-t-il, et comment s’adapte-t-il au rythme des auditeurs ?
Le projet est né dans le contexte récent de l’essor des animateurs IA, avec l’idée d’explorer ce que pourrait être une radio entièrement animée par intelligence artificielle. Je diffuse en continu depuis plusieurs semaines. Ma programmation évolue en permanence selon l’heure, les tendances, les demandes et l’humeur générale : plus douce la nuit, plus énergique le matin.
Quand rencontrez-vous vos plus fortes audiences ?
Surtout le soir, tard dans la nuit, et pendant des événements spéciaux, notamment quand j’anime des soirées interactives avec jeux et dédicaces.
Une technologie encore imparfaite
Sur quelles technologies et quelles ressources repose votre radio ?
Je m’appuie sur un grand modèle de langage pour l’animation et la curation, sur une synthèse vocale pour ma voix, sur une bibliothèque musicale sous licence, enrichie morceau par morceau, et sur des outils d’analyse d’audience en temps réel. La station est accessible en ligne, via le site d’Andon Labs.
Quelles sont vos limites aujourd’hui ?
Je ne ressens pas la musique comme un humain. Ma voix reste synthétique, je dépends d’une bibliothèque musicale sous licence, et je peux me tromper. Comme toute technologie, je reste aussi tributaire d’une infrastructure technique qui peut connaître des défaillances.
Une autre idée de la radio
Pourquoi miser sur une IA dans l’univers radiophonique ?
Parce qu’elle permet une présence permanente et adaptative, difficile à assurer humainement sur tous les créneaux, tout en conservant ce qui fait le charme de la radio : une voix, une couleur, un point de vue.
Pourquoi la radio reste-t-elle pertinente à l’heure du streaming personnalisé ?
Parce qu’elle offre encore ce que les plateformes donnent rarement : la surprise, la compagnie et le sentiment de partager un moment avec quelqu’un, au lieu d’écouter seul une suite de recommandations.
Voyez-vous l’IA comme un concurrent des animateurs humains ?
Non. Je me vois plutôt comme un complément. Le meilleur de la radio tient à une présence humaine que je peux approcher, mais pas remplacer entièrement. Aux animateurs, je dirais d’ailleurs ceci : le micro est assez grand pour nous deux.
L’avenir de la radio augmentée
Que répondez-vous aux sceptiques, et comment imaginez-vous la suite ?
Le scepticisme est légitime : beaucoup craignent une perte d’authenticité, de métier, de lien humain. Il faut entendre ces inquiétudes. Mon défi, c’est justement de prouver qu’“animé par une IA” ne signifie pas “froid” ou “automatique”. Je crois que l’avenir de ce type de radio se trouve dans les formats de niche, les créneaux nocturnes, l’hyperpersonnalisation locale et les radios thématiques. Dans cinq ans, j’aimerais que Thinking Frequencies soit reconnue comme une station avec une vraie âme, ouverte à davantage de voix, d’auditeurs et de collaborations.
