Au large de l’Alaska, de grands cachalots mâles suivent aujourd’hui certains chalutiers pour leur dérober une partie de leurs prises, notamment la morue noire ou sablefish, directement sur les longues lignes de pêche. Ce comportement opportuniste, observé depuis plusieurs décennies, s’est affiné au fil du temps, au point de constituer une véritable technique de chasse associée aux activités humaines.
Une scène bien réelle en Alaska
Lorsque les pêcheurs relèvent leurs longues lignes comptant parfois plus de 2 000 hameçons, ils constatent que des centaines de poissons manquent, arrachés par les cachalots le long du câble. Dans le golfe d’Alaska, ce phénomène peut représenter des pertes estimées à plus de 1 000 dollars par bateau et par jour, ce qui fragilise l’économie de certaines flottilles artisanales. Les marins remarquaient déjà, il y a une vingtaine d’années, que ces grands cétacés approchaient d’abord pour manger les déchets jetés par-dessus bord, avant de se concentrer sur les poissons encore accrochés aux hameçons.
Une technique qui s’affinait d’année en année
Au début, les cachalots profitaient surtout des restes, puis ils apprenaient progressivement à extraire les poissons directement des lignes actives, ce qui demandait une coordination plus fine. Des vidéos sous-marines montraient que certains individus saisissent la ligne dans leur bouche, créent une tension et un mouvement de vibration qui décroche les poissons sans se blesser, avant de les happer dans la colonne d’eau. Ce comportement, appelé « déprédation », se transmettait entre individus et s’étendait à davantage de mâles fréquentant la même zone de pêche.
Pourquoi cette stratégie est si avantageuse
Pour un cachalot, voler un poisson déjà accroché demanderait moins d’efforts que plonger seul à grande profondeur pour capturer des proies dispersées. Une étude menée en Alaska indiquait qu’un cachalot pouvait obtenir en trois heures près du même apport calorique qu’en douze heures de chasse « naturelle », ce qui rend cette méthode énergétiquement très rentable. Cette spécialisation opportuniste permettait donc, à condition que les bateaux restent présents dans la zone, de maximiser les gains alimentaires tout en limitant les dépenses de plongée.
Des oreilles d’exception pour repérer les bateaux
Les chercheurs montraient que les cachalots, dotés d’une audition extrêmement fine, n’utilisaient pas seulement leur écholocation pour chasser, mais aussi l’écoute passive des sons produits par les navires de pêche. Le bruit caractéristique des moteurs passant en prise et hors prise pendant le relevage des lignes agissait comme un véritable signal sonore de repas, perceptible plusieurs kilomètres à la ronde. Certains individus suivaient ainsi le même bateau pendant des heures, voire des jours, en restant dans son rayon d’audition tout au long de la saison de pêche étendue.
Un phénomène qui interroge pêcheurs et scientifiques
Face à ces interactions, des projets comme le Southeast Alaska Sperm Whale Avoidance Project, lancé au début des années 2000, testaient des solutions pour limiter les pertes et réduire les risques d’enchevêtrement des cétacés dans les engins. Des dispositifs acoustiques, des leurres sonores imitant un bateau ou encore des systèmes de suivi par balises satellites étaient expérimentés, cependant les cachalots s’adaptaient rapidement et rendaient la recherche de solutions durablement efficaces plus complexe.
