Un événement rapide rappelle les dangers silencieux du métier de chapelier. Hier encore, la figure du Chapelier Fou dans « Alice au pays des merveilles » cristallise une réalité industrielle ignorée : au XVIIIe et XIXe siècles, les artisans de la chapellerie française et anglaise, soucieux de rivaliser avec l’éclat des chapeaux flamands, utilisaient du mercure pour feutrer les poils de lièvre et de lapin, prolongeant une méthode dite de « secrétage ». Cette innovation technique, tenue secrète pendant longtemps, reposait sur l’application d’une solution de mercure dissoute dans l’acide nitrique directement sur les fibres animales.
Ce procédé toxique est resté longtemps en vigueur, car l’on pensait que seule cette pratique offrait la rigidité et la brillance recherchées. Dès l’époque de Carroll, les ateliers voyaient apparaître les premiers symptômes d’intoxication chronique chez les ouvriers : tremblements, éruptions cutanées, salivation excessive, et surtout, troubles de la personnalité et hallucinations. La société observait alors une progression de comportements étranges, alimentant le mythe du « chapelier fou ».
L’expression « être fou comme un chapelier » s’est imposée dans la langue anglaise et française, en référence à cette contamination insidieuse. À force d’expositions répétées aux vapeurs éternellement nocives, les chapeliers succombaient à l’érythisme mercuriel, un syndrome neurologique brutal et fatal, où la folie et la déchéance étaient le prix à payer de l’excellence artisanale.
Alice croise le Chapelier lors du célèbre goûter, soulignant par l’absurde la solitude et la nervosité d’un homme marqué par son temps. La fantaisie littéraire trouve son origine dans une sombre vérité historique, aujourd’hui reconnue comme l’un des drames sanitaires de l’industrie européenne.
