Un autocar où tous les passagers sont morts.
Un voleur qui confie ses secrets à sa tante élégante.
Un meurtre dans une boutique de farces et attrapes.
Quel rapport entre ces scènes ? Agent trouble se charge de rassembler ce puzzle.
Sorti en 1987 et réalisé par Jean-Pierre Mocky, ce film policier se distingue par son originalité. Même s’il détourne certains codes du thriller et du film d’enquête, il réussit à se démarquer grâce à une esthétique singulière, des personnages hauts en couleur et une intelligence narrative qui brouille sans cesse nos repères.
Voilà en bref la présentation d’un film qui dérange et divise, comme souvent chez Mocky.

Une esthétique soignée
Deux éléments m’ont incitée à voir ce film : d’abord son casting impressionnant (Catherine Deneuve, Pierre Arditi, Dominique Lavanant, Richard Bohringer…), mais surtout son esthétique. Chaque personnage possède son univers visuel propre, et chaque image semble avoir été pensée comme un tableau.
Chez Mocky, la forme n’est jamais anodine. Catherine Deneuve l’a résumé avec justesse : « Ce que j’aimais, c’était son humour grinçant et sa manière de bousculer les règles » (Le Monde, 2019). Et c’est bien ce mélange de liberté et de précision qui donne au film son éclat particulier. Quand le fond se révèle aussi solide que la forme, on n’est pas loin du chef-d’œuvre.

Un scénario d’une grande intelligence
Le suspense est parfaitement maîtrisé. Là où l’on croit voir arriver des rebondissements « téléphonés », Mocky bifurque et surprend. Pourtant, rien ne paraît gratuit : tout reste logique, mais inattendu. Le scénario déstabilise en jouant avec les conventions du récit policier.
Le film prend parfois des allures de film choral : certains personnages importants ne font que traverser brièvement l’histoire, tandis que des figures secondaires poursuivent l’intrigue. Ce brassage rend le récit plus vivant, plus imprévisible. Plus l’enquête avance, plus on réalise que l’on n’avait rien compris – et c’est précisément ce qui fait tout le charme de l’expérience.
Entre clichés détournés et esthétique loufoque propre à Mocky, Agent trouble devient une enquête abracadabrante, où la fantaisie côtoie le sérieux.

Une critique du pouvoir et des secrets
Sous son apparence de divertissement policier, le film cache une réflexion plus sombre. Mocky utilise l’enquête pour pointer les zones d’ombre qui entourent le pouvoir. Tous les personnages dissimulent des secrets, mais tous ne se valent pas.
Le film distingue habilement les secrets intimes, que chacun peut porter, de ceux liés à la corruption et aux institutions. Ces derniers concernent la collectivité et finissent par peser davantage que les intrigues personnelles. Ce jeu permanent entre l’intime et le politique crée une atmosphère trouble, où le spectateur comprend qu’il n’aura jamais toutes les clés.
Mocky, un cinéaste politique et iconoclaste
Jean-Pierre Mocky n’a jamais caché son goût pour la provocation et son refus du conformisme. Cinéaste prolifique, souvent marginalisé par l’industrie, il s’est toujours défini comme un franc-tireur. Dans Agent trouble, cette posture transparaît clairement : derrière l’enquête policière, c’est une satire de la société française des années 80 qui se dessine.
Ce n’est pas un hasard si les secrets qui pèsent le plus lourd sont ceux liés au pouvoir. Mocky s’amuse à dévoiler les hypocrisies des élites, à dénoncer les compromissions et la corruption. Mais il le fait sans démonstration pesante : tout passe par le ton décalé, l’absurde et l’humour noir. Comme il le disait lui-même : « Je fais des films contre le pouvoir, contre l’ordre établi » (Positif, 1988).
Cette démarche explique en partie pourquoi Agent trouble divise encore. Certains spectateurs y voient une intrigue confuse, d’autres au contraire une œuvre riche et intelligente. Mais c’est précisément ce que cherche Mocky : brouiller les pistes, mélanger la farce et le drame, rappeler que la vérité n’est jamais simple. Son cinéma est profondément politique parce qu’il refuse les réponses toutes faites.

Une critique d’actualité
Agent trouble trouve l’équilibre entre engagement et divertissement, entre surréalisme et logique, entre fond et forme. Bien qu’il ne séduise pas tous les publics, il reste un film marquant, porté par un casting impressionnant et par la liberté créatrice de Mocky.
Film singulier, à la fois enquête, critique et satire, il illustre parfaitement la devise du réalisateur : déranger, surprendre, et toujours résister à la facilité.
Et si Mocky dénonçait les mensonges du pouvoir français des années 80, force est de constater que cette critique résonne encore. Faire confiance à nos représentants demeure difficile, tant ils semblent entourés d’ombres et de secrets. Agent trouble nous le rappelle avec force : certains films traversent le temps parce qu’ils captent une incohérence qui, des décennies plus tard, reste intacte.
A propos d’Agent trouble :
Disponible sur Amazon Prime Vidéo, ou sur Arte.TV.
